Les écoles primaires sont entretenues aux frais des communes et, ce qu’il y a de plus curieux, des églises ; on leur applique les deux tiers du produit des cierges brûlés par les fidèles. Or la fabrication de ces cierges constitue un monopole du clergé, qui se trouve ainsi contribuer à l’instruction laïque. D’autre part, les communes abandonnent au profit de l’école une partie de leur domaine. Jusqu’à l’occupation russe, les maisons d’école étaient misérables. On en a déjà construit plus de quatre cents.
Il est plus facile d’élever ces modestes édifices que de créer un personnel enseignant. Sous la domination turque, les Bulgares intelligents qui voulaient rester dans leur pays et le servir n’avaient guère d’autres ressources que de se faire instituteurs, prêtres ou médecins. La plupart d’entre eux ont été, depuis l’émancipation, absorbés par les carrières administratives. Ceux qui sont restés fidèles à l’école ont été chargés de dresser à la hâte des jeunes gens de bonne volonté. Après six semaines ou deux mois de conférences pédagogiques, des adolescents ont été improvisés instituteurs. Les deux tiers des maîtres bulgares sont aujourd’hui âgés de dix-sept à vingt-quatre ans. Ils suppléent à leur inexpérience à force de bonne volonté. En 1881, deux écoles normales ont été établies, l’une à Vratsa, l’autre à Schoumen (Choumla).
A côté de ces écoles purement bulgares, le gouvernement a dû conserver les écoles musulmanes, — il y a encore environ trois cent mille Turcs dans la principauté ; leur enseignement a un caractère purement religieux, — et les écoles israélites. Les Juifs de la Péninsule sont, comme on sait, les descendants de ceux qui furent jadis exilés d’Espagne par Philippe II. Ils parlent encore aujourd’hui l’espagnol. Cette circonstance nous explique pourquoi ils apprennent le français plus aisément que les Slaves. Leurs écoles, fort primitives, ont reçu dans ces derniers temps d’heureux perfectionnements, grâce aux efforts de l’Alliance israélite. Cette année même, à l’établissement juif de Samakov, les examens ont eu lieu dans notre langue.
Les méthodistes américains ont ouvert dans cette même ville une institution dont on dit grand bien ; ils poursuivent sans doute une propagande religieuse ; mais les jeunes Bulgares qui suivent leur enseignement ne sont pas forcément tenus d’embrasser le protestantisme. Il en est de même de l’école récemment établie à Sofia par les Pères français de l’Assomption. Les slavophiles de Moscou, jaloux de ces influences étrangères et soucieux de la foi orthodoxe, annoncent l’intention d’ouvrir prochainement une école russe à Sofia. Tant mieux ; la jeunesse bulgare ne pourra que gagner à cette rivalité de généreux efforts. Quant à nous, Français, notre devoir est de soutenir par tous les moyens possibles, non-seulement à Sofia, mais à Philippopoli et Andrinople, des établissements qui font aimer notre langue et notre pays, et qui sont libéralement ouverts aux enfants de toutes les confessions. Je reviendrai plus loin sur cette question, qui intéresse au plus haut point l’avenir de notre influence en Orient.
La plupart des écoles ne comprennent que deux ou trois classes. Un certain nombre de localités ont ajouté des classes supplémentaires où l’on donne un commencement d’instruction professionnelle. Douze villes possèdent des établissements secondaires. Sofia a un gymnase classique où l’on étudie les langues anciennes. On n’a pas pu songer à créer cet établissement de toutes pièces ; le personnel et les élèves lui auraient fait également défaut. La première année, on s’est contenté d’ouvrir une seule classe ; on en ajoute une chaque année. Il a fallu se servir, au début, d’édifices peu appropriés à leur destination pédagogique. Les gymnases de Lom Palanka et de Sofia se construisent en ce moment et seront prochainement achevés. Les maîtres sont pour la plupart des Bulgares émigrés qui ont fait leur éducation aux universités de Russie et d’Autriche. On compte parmi eux un certain nombre de Tchèques et de Croates. Les traitements varient de 3,600 à 4,500 francs, ce qui, vu la simplicité des mœurs et la valeur de l’argent, constitue une rémunération très-suffisante. Le nombre des élèves s’accroît très-rapidement. Pendant l’occupation russe, lorsqu’on a ouvert les premiers établissements secondaires, il était de 365 ; aujourd’hui, on en compte près de 2,000 ; un quart environ reçoit des subventions de l’État.
Il va de soi que, jusqu’à nouvel ordre, l’enseignement supérieur n’existe pas. Les futurs officiers sont instruits à l’Académie militaire de Sofia, sous la direction d’officiers russes. Une école d’agriculture doit être prochainement ouverte à Roustchouk. On ne saurait trop se hâter ; l’ignorance du paysan a besoin d’être vigoureusement secouée. On réclame l’institution d’une école de droit et de sciences administratives pour former des fonctionnaires. Provisoirement, les jurisconsultes, les médecins, les industriels de la principauté font leurs études à l’étranger. La plupart d’entre eux ont des bourses du gouvernement ; un riche négociant de Tyrnovo a légué récemment une somme de 300,000 francs, dont le revenu doit être employé à subventionner des missions scientifiques. De tels actes de générosité ne sont pas rares chez les négociants bulgares.
Au ministère de l’instruction publique est rattaché le bureau de statistique, dirigé par un mathématicien distingué, M. Sarafov. C’est lui qui a publié le premier recensement raisonné de la principauté. Il accuse un total de 1,998,983 habitants. J’ai parlé plus haut de la bibliothèque et du musée ; je n’y reviendrai pas ici. Je dois ajouter que le ministère fait de louables efforts pour doter de collections scientifiques les établissements d’enseignement secondaire. Cinq gymnases ont déjà reçu des instruments météorologiques.
Enfin, Sofia vient de voir renaître la Société de littérature bulgare qui existait avant la guerre à Braïla, en Roumanie, et que les événements avaient dispersée. Cette compagnie a publié pendant la première phase de son existence le meilleur recueil périodique qui ait encore paru en langue bulgare. La nouvelle série s’annonce fort bien. Les deux volumes que j’ai eus sous les yeux renferment des travaux excellents. Si les suivants se maintiennent à la même hauteur, la Revue prendra une place très-honorable à côté du Glasnik de Belgrade et des Mémoires de l’Académie d’Agram. Ce sont là certes de louables efforts. Ils méritent d’être signalés à l’attention et à la sympathie de l’Occident. Il y a cinq ans à peine que la Bulgarie est rendue à elle-même. Dans ce court espace de temps, elle a su prouver qu’elle était digne de reprendre sa place parmi les nations européennes, qu’elle apporterait à l’Orient régénéré un précieux élément de force, d’ordre et de civilisation.
CHAPITRE XII
DE SOFIA A PHILIPPOPOLI.
Le brigandage. — La grand’route. — Ichtiman. — Tatar-Bazarjik.