Gurgite cum medio portans Œagrius Hebrus
Volveret, Eurydicen vox ipsa et frigida lingua,
Ah ! miseram Eurydicen anima fugiente vocabat,
Eurydicen toto referebant flumine ripæ[44].
[44] Géorgiques, livre IV.
A quinze ans, quand je lisais Virgile, je me figurais autrement le fleuve sacré. Ce n’est, hélas ! qu’un cours d’eau bourbeux, où roule une onde jaunâtre, et qu’on peut presque traverser à pied. De l’autre côté du pont, sous les grands saules, des tentes sont dressées : c’est la petite armée rouméliote qui s’exerce aux manœuvres d’été. J’ai visité ce camp et l’ai trouvé fort bien tenu ; les soldats, vêtus de blanc et coiffés du kalpak bulgare, ont aussi bonne mine que leurs camarades de la principauté.
En voyant arriver une araba, deux voyageurs et la voiture de bagages qui nous suit depuis Sofia, le handjia, pardon ! l’hôtelier, se précipite et s’empresse de nous faire les honneurs de son établissement. Comparé à celui d’Ichtiman, c’est presque un palais. Il est tout nouvellement construit, blanchi à la chaux, et paraît fort propre au premier aspect, mais c’est toujours un han, ce n’est pas un hôtel. Les chambres sont groupées autour d’une grande pièce centrale qui sert de salle à manger : « C’est ici que se réunit la bonne société de Tatar-Bazarjik, nous dit gravement l’hôte. On y donne des bals pendant l’hiver. » Vous figurez-vous le voyageur obligé de traverser la cohue dansante pour regagner son lit et troublé dans son sommeil par le bruit des violons !
Au milieu de la salle, j’aperçois une sorte de buffet sur lequel sont dressées deux boîtes de sardines, flanquées d’une bouteille de sauterne et d’une bouteille de saint-estèphe. Encouragé par ce luxueux appareil, je me risque à demander des draps propres. On me répond qu’il n’y en a plus, que d’ailleurs la chambre n’a pas servi depuis six semaines, et qu’il n’y a couché que des Allemands. Nous ne sommes pas encore au Grand-Hôtel ! Et pourtant, quelle différence entre le confort relatif d’aujourd’hui et celui du temps où Blanqui dut coucher à Tatar-Bazarjik dans une écurie, et changer de linge sous les yeux indiscrets des Ottomans ! Il est décidément prudent, en ce pays, de faire comme le sage de l’antiquité, et de porter tout avec soi, même son lit.
Je dois rendre une justice à notre hôtelier, c’est que son saint-estèphe était vraiment potable. Du vin de France, même frelaté, quelle chose exquise, quand on a pratiqué pendant quelque temps les vins naturels de Bulgarie !
Mon compagnon de voyage, mis en goût par l’aspect de tant de choses délicates, se risque à demander un siphon. Le garçon ne comprend pas ; on lui explique ce que c’est que de l’eau de Seltz, et on l’envoie en chercher chez le pharmacien, qui pourrait en avoir. Il revient au bout de quelques minutes avec un paquet d’une poudre blanche et effervescente qu’il jette dans l’eau et fait précipitamment avaler au voyageur altéré. Ce n’était pas précisément de la poudre de Seltz, mais une composition chimique d’un nom presque identique et d’un effet tout différent. Je laisse à penser si mon pauvre compagnon soupa mal et dormit peu. Tandis qu’il maudissait l’erreur dont il était la victime, je passais ma soirée au café de l’hôtel. Il y avait un billard, des liqueurs variées, des monceaux de Rahat lokoum[45], sur lesquels s’abattaient des nuées de mouches.