[45] Sorte de pâte sucrée, fort à la mode en Turquie.
Les impressions de voyage diffèrent singulièrement suivant les voyageurs. Lamartine, qui fut reçu à Tatar-Bazarjik en 1833 par un prince turc (?), déclare que c’est « une jolie ville » ; Blanqui, venu huit ans plus tard, la donne pour un véritable cloaque. La vérité me paraît être entre ces deux appréciations : pour une ville turque, Tatar-Bazarjik est bien pavée, convenablement bâtie, et suffisamment propre ; pour une ville européenne, elle laisse beaucoup à désirer. Elle tend chaque jour de plus en plus à le devenir ; sur une population de quatorze mille habitants, elle ne comprend aujourd’hui que trois mille musulmans. Mes longues flâneries à travers ses rues ne m’ont rien fait découvrir de bien intéressant ; les mosquées sont sans caractère, l’église orthodoxe, entourée d’une sorte de campo santo, est l’une des moins mal bâties de l’ex-empire ottoman.
J’ai en vain cherché les Tatars dont le nom de la ville semblait indiquer l’existence. J’ai fini par trouver dans l’histoire l’explication de ce nom mystérieux. Le sultan Bajazet II établit ici, en 1485, des Tatars de Bessarabie. Quant au mot bazarjik (marché), il s’explique par le commerce important dont la nouvelle colonie fut autrefois le centre. Elle était le nœud de routes qui allaient d’un côté à Belgrade, de l’autre à Raguse et à Salonique. Au seizième siècle, elle était purement musulmane ; un voyageur allemand de cette époque y signale en tout trente familles chrétiennes.
CHAPITRE XIII
PHILIPPOPOLI ET LA ROUMÉLIE.
Les chemins de fer ottomans. — Aspect de Philippopoli. — La ville et la société. — L’instruction publique. — Progrès littéraires. — La mission française. — L’armée. — Situation transitoire de la Roumélie. — L’avenir de la Bulgarie.
Le lendemain matin, nous étions à la gare de Tatar-Bazarjik. Je dis adieu, sans regret, aux arabas et aux arabadjias. Ce mode de transport pourrait être fort agréable dans un pays vraiment pittoresque, comme la Suisse ou le Tyrol ; mais sur les croupes dénudées de la Sredna Gora, à travers ces plaines infécondes ou déjà moissonnées, à travers ces villages sans clocher, sans caractère, qui se ressemblent tous, le touriste ne gagne rien à voyager lentement. Sauf la splendide montée du col de Ginci et quelques ravins aux environs de la Porte de Trajan, les deux cent cinquante kilomètres que je viens de parcourir en voiture sont moins intéressants que les steppes de la Petite Russie.
Les chemins de fer ottomans sont-ils bien supérieurs aux arabas ? A coup sûr, ils ne vont guère plus vite qu’elles. De Tatar-Bazarjik à Constantinople, il y a moins loin que de Paris à Lyon ; cette distance, dans une plaine unie, sans rampes, sans tunnels, pourrait être franchie en moins de douze heures ; on en met trente-huit. Le train roule sans se presser jusqu’à Andrinople, passe tranquillement la nuit devant cette ville, et repart le lendemain à six heures pour arriver à Stamboul à neuf heures du soir. Nous sommes en Roumélie, mais le chemin de fer est administré par la compagnie ottomane. On parle français dans presque toutes les gares ; l’ignoble monnaie turque commence à faire son apparition ; elle a seule cours légal sur tout le réseau. Il semble qu’au moment où l’on croyait ressaisir l’Europe, elle fuit devant vous.
Le premier aspect de Philippopoli est certainement fort original. La ville s’aperçoit de loin dans une plaine jonchée de tumuli, bornée au nord et à l’ouest par les massifs du Balkan et du Rhodope. Elle domine l’horizon, juchée sur trois rochers que Lucien appelle quelque part les trois Acropoles. Ils gardent encore aujourd’hui les noms que les Turcs leur ont donnés : le plus haut est le Djambas-tepeh, ou mont des Jongleurs ; le second, plus voisin de la Maritsa, est le Nebet-tepeh (la montagne de la Prophétesse) ; le troisième, séparé du premier par un ravin profond et presque inhabité, est le Sahat-tepeh, ou mont de l’Horloge ; il porte en effet une tour en bois surmontée d’une horloge, chose rare dans ces contrées. Près d’elle se dresse une pyramide blanche ; c’est le monument élevé à la mémoire des Russes qui ont succombé pendant la dernière campagne. On chercherait vainement dans cette ville, théoriquement soumise au sultan, le cénotaphe des Turcs morts pour la défense de l’intégrité ottomane. Nous sommes ici en plein dans le domaine de la fiction diplomatique, c’est-à-dire, au fond, de l’absurdité.
La ville a trois noms ; ils symbolisent en quelque sorte les trois nationalités qui se la sont disputée depuis des siècles : les Grecs, dont les pères l’ont fondée jadis, l’appellent Philippopoli ; les Turcs, Felibé ; les Bulgares, Plovdiv. Sa physionomie n’est pas franchement dessinée ; la majorité de la population est évidemment bulgare, mais on y parle beaucoup turc, et la colonie grecque est considérable. Elle possède un journal rédigé en grec et en français qui, naturellement, agite souvent le spectre du panslavisme. Les trois idiomes sont d’ailleurs employés par l’administration municipale.
Depuis qu’elle est devenue capitale d’une province autonome, qu’elle est à peu près sûre de ne pas voir revenir l’ère des massacres et des bachi-bouzouks, Philippopoli tend à s’agrandir et à se civiliser. Près du chemin de fer, un faubourg neuf est bâti de villas élégantes où s’abritent la plupart des consulats ; ceux d’Autriche et de Russie sont seuls restés dans la haute ville. Ce dernier, que j’ai visité, occupe une ancienne maison grecque toute peinte en bleu, toute festonnée de verdure, du style le plus agréable. Le quartier du bazar, construit en bois, couvert de toitures en charpentes, constitue un dangereux foyer d’incendies et d’épidémies. Une longue rue flanquée de bâtisses à moitié européennes, de magasins grecs, arméniens ou bulgares, descend jusqu’à la Maritsa. Les flots rapides et bourbeux du fleuve sont naturellement impropres à toute navigation. C’est lui, cependant, qui fournit à la cité la seule eau dont elle puisse s’abreuver ; on la recueille dans de larges outres qu’on charge sur des chevaux conduits par les sakadjas (marchands d’eau). Au temps jadis, de longs aqueducs amenaient ici les sources des montagnes voisines ; ils sont depuis longtemps détruits. La civilisation a reculé pendant des siècles dans ces malheureuses contrées. Dieu sait quel vigoureux effort il faudra pour lui faire reprendre sa marche en avant. Tout révèle d’ailleurs le voisinage de Constantinople et de la Méditerranée : les produits douteux de nos distillateurs méridionaux s’étalent aux devantures des boutiques ; notre langue est parlée dans le Grand Hôtel de Bulgarie. Son influence se fait sentir sur l’idiome bulgare, qui s’imprègne de néologismes assurément inintelligibles pour les paysans et monstrueux pour le philologue.