Depuis le quatrième siècle avant notre ère, où elle fut fondée par le père d’Alexandre le Grand, Philippopoli a vu passer dans ses murs bien des peuples et bien des armées ; elle a été habitée tour à tour par les Macédoniens, les Slaves et les Osmanlis ; elle a vu défiler les croisés, latins ou allemands, les conquérants turcs et les Russes libérateurs. Son histoire serait toute une épopée. Cependant les monuments y sont rares. Les archéologues en signalent quelques-uns ; mais, faute d’un bon guide, je n’ai pu réussir à les découvrir ; les seuls dont j’ai constaté l’existence sont ces tumuli silencieux qui dorment dans la plaine de la Maritsa. La résidence du gouverneur général, le prince Vogoridi, est installée dans le konak où trônait naguère le pacha ; c’est un bâtiment sans caractère, dont les murs mal badigeonnés baignent dans les eaux jaunes du fleuve. L’Assemblée nationale siége dans un ancien hammam turc, étonné de se voir transformé en Parlement. Cette Assemblée est, assure-t-on, plus distinguée que celle de la principauté. A Sofia, les paysans dominent ; ici, ce sont les classes intelligentes, les capacités, comme nous disions autrefois. Le voisinage de Constantinople, la concurrence de l’élément hellénique, ont contribué à élever le niveau intellectuel des Bulgares méridionaux. Je dois dire cependant que leurs frères du Nord, — à Sofia du moins, — m’ont paru moins indolents, moins orientaux et, qu’on me pardonne le mot, plus européens. Ce jugement repose sur des impressions un peu rapides, et j’aurai peut-être occasion de le modifier un jour.

Je n’ai pas trouvé à Philippopoli tout ce que j’y cherchais. Les villes de ce genre ne sont pas faites pour être visitées par le touriste pressé ; tout ce qui pourrait l’intéresser se dérobe à sa curiosité. Les rues n’ont pas encore de nom, les maisons pas de numéros. Or, toute la haute ville constitue un dédale inextricable.

— Où demeurez-vous ? demandais-je à un aimable compatriote qui venait m’inviter à déjeuner.

— Je n’en sais rien moi-même. C’est quelque part près du marché. Mais je viendrai vous chercher.

Un cocher que je prie, en bulgare, de me conduire à l’état-major général (generalni chtab), me mène bravement au tribunal (seudilichté). Je voudrais faire la connaissance des littérateurs, des journalistes bulgares, des hommes d’État, de ceux du moins qui, malgré les chaleurs, sont encore restés dans la ville ; personne ne peut m’indiquer leur adresse. Je cherche un poëte distingué, l’une des plus brillantes espérances de la littérature bulgare, M. V…; on m’envoie chez son frère, employé au konak. Quelques personnes ont l’obligeance de me faire visite ; mais comme elles me laissent des cartes sans adresse, je suis dans l’impossibilité de leur rendre leur civilité. Impossible de découvrir s’il y a un endroit, café, cercle, jardin, où se rassemble l’élite de la société bulgare. Tout cela est terriblement oriental.

Je demande la grande poste ; mon hôtelier m’indique fort clairement la rue où je dois la trouver. Je parcours cette rue dans tous les sens ; impossible de rien découvrir. Renseignements pris, la grande poste se trouve dans une cour, au haut d’un escalier, au fond d’un corridor.

On peut vivre à Philippopoli, on y vit même fort bien grâce au Grand Hôtel de Bulgarie ; mais si peu qu’on ait de curiosité intelligente, il est impossible de la satisfaire. Je n’ai pu réussir à visiter une église grecque ou bulgare ; elles se dissimulent derrière des enceintes de murailles. Il existe, m’assure-t-on, dans la haute ville, une classe de familles commerçantes, riches et considérées, qui constituent une sorte de patriciat analogue à celui de Venise. Cette classe dérobe soigneusement ses foyers domestiques aux investigations de l’étranger. J’ai vécu trois jours entiers à Philippopoli sans avoir l’occasion de connaître « le pain et le sel » de l’hospitalité bulgare. Trois jours, c’est peu, et mon jugement paraîtra peut-être précipité. Mais un jeune savant russe qui m’avait précédé dans cette ville y avait résidé un mois entier ; il était en rapport quotidien avec les représentants des classes dirigeantes ; il n’avait pas été plus heureux que moi. Mes amis, les hellénistes ou les philhellènes, trouvent un accueil beaucoup plus empressé dans la colonie grecque. Ce qu’il y a de certain, c’est que la vie publique et la vie sociale ne sont pas encore organisées dans la capitale de la Roumélie.

Grâce à l’obligeance de notre excellent compatriote M. le lieutenant-colonel Toustaint du Manoir, chef d’état-major des milices, qui m’a donné un de ses gendarmes pour m’orienter dans la ville, j’ai pu découvrir où logeait la direction de l’instruction publique. Le directeur était absent, mais j’ai rencontré chez son remplaçant un courtois accueil, et j’ai recueilli des documents fort intéressants. Ici, comme à Sofia, tout est naturellement en voie de formation. Le dernier pacha turc ne savait ni lire ni écrire ! Bien avant l’émancipation, malgré l’apathie hostile des Turcs et la mauvaise volonté des Grecs, les Bulgares de Roumélie avaient eu l’idée d’ouvrir des écoles. Un observateur sagace, M. Albert Dumont[46], a donné, il y a une dizaine d’années, d’intéressants détails sur ce réveil national, qu’il avait constaté au milieu de ses excursions archéologiques. Aujourd’hui les Bulgares du Midi peuvent poursuivre sans obstacle leur émancipation intellectuelle. Ils n’ont pas eu la bonne fortune de s’assurer le concours d’un savant aussi érudit, aussi passionné pour leur histoire que M. Jireczek. Ils ont des hommes chez qui le patriotisme supplée à la science. Dans certains détails, la lourde main de l’Osmanli se fait encore sentir ; ainsi, la Roumélie est enveloppée dans le réseau des douanes ottomanes ; on n’y laisse pas pénétrer les livres scientifiques où le mahométisme est discuté. Mais les Bulgares n’ont pas besoin de ces livres pour savoir ce qu’ils doivent penser de l’Islam.

[46] Voir son livre le Balkan et l’Adriatique, Paris, 1873.

J’ai trouvé la direction de l’instruction publique installée dans une maison occupée jadis par un riche musulman. Cette maison, avec ses vastes salons ornés de divans, son jardin à fontaine élégante, son hammam en miniature, semblait plus faite pour les molles délices du kef que pour les sévères travaux de l’éducation populaire. Elle renferme maintenant un commencement de bibliothèque, — trois ou quatre mille volumes environ, — et une riche collection de médailles qui, malheureusement, ne sont pas encore cataloguées.