M. le sous-directeur de l’instruction publique a bien voulu me remettre toute une collection de documents officiels relatifs à son département. Tous sont en bulgare, sauf une courte brochure en grec comprenant les rapports des inspecteurs des écoles helléniques. La pièce la plus importante de ce dossier, c’est le rapport adressé au gouverneur général Son Altesse le prince Vogoridi, sur l’année scolaire 1880-1881. Ce travail est moins considérable que celui de M. Jireczek, dont j’ai donné plus haut l’analyse. Les circonstances ne sont pas tout à fait les mêmes ici que dans la Bulgarie du Nord ; il y avait moins à faire, et l’effort a dû être moins énergique. D’autre part, on se trouve en présence d’éléments ethnographiques plus complexes, notamment d’un élément grec qui n’est pas disposé à se laisser bulgariser. Une statistique officielle, publiée il y a deux ans, évalue le nombre des Rouméliotes à 815,951, dont 537,560 Bulgares, 154,700 Turcs, 42,569 Grecs. Ces chiffres, au dire des personnes compétentes, sont au-dessous de la réalité. On aurait, paraît-il, oublié de compter les enfants. Ce n’est pas exagérer que d’évaluer aujourd’hui la population totale à plus d’un million.

Pendant l’année scolaire 1880-1881, la Roumélie comptait 1,412 écoles primaires avec 80,591 élèves, dont 23,789 filles. Les Bulgares possédaient 841 écoles avec 48,000 élèves ; les Turcs, 471 écoles avec 15,189 élèves ; le reste était réparti entre les Grecs, les Arméniens et les Juifs. En somme, d’après les calculs les plus probables, les deux tiers des enfants de la principauté étaient déjà soumis à la loi de l’obligation. N’oublions pas qu’il s’agit d’un pays moins peuplé que le nôtre, où les communications sont plus mauvaises et les instituteurs plus difficiles à recruter. Ici, comme en Bulgarie, on a dû approprier ou construire la plus grande partie des maisons d’école. Le personnel enseignant comprend environ un millier de Bulgares ; chez les Turcs, ce sont les imams et les muezzins des mosquées qui remplissent le rôle d’éducateurs. Il n’y a point encore d’écoles normales. Les jeunes maîtres suivent pendant les vacances des cours de pédagogie. Les établissements scolaires sont inspectés non par des fonctionnaires spéciaux, mais par des personnes notables, des médecins, des ecclésiastiques, qui reçoivent une subvention de l’État. Il y a des conseils cantonaux et départementaux. Les écoles secondaires sont au nombre de quatre ; elles ont été fondées pendant la période de l’occupation russe ; on compte deux gymnases réals (professionnels) pour les garçons à Philippopoli et à Sliven, deux pour les filles, à Philippopoli et à Stara-Zagora, que les Turcs appellent Eski-Zagra. J’ai précisément sous les yeux le programme de l’établissement de Sliven. C’est une petite brochure imprimée dans cette ville même, à l’imprimerie du journal le Drapeau bulgare. Pour comprendre tout le progrès dont témoigne cette plaquette, en apparence insignifiante, il faut se rappeler qu’avant la guerre libératrice, les pays bulgares ne possédaient qu’une seule imprimerie, celle du vilayet du Danube à Roustchouk. Il y en a quinze aujourd’hui : quatre à Sofia, quatre à Philippopoli, trois à Roustchouk, une à Tyrnovo, à Sistovo, à Varna, à Sliven.

Une seule maison, Danov et Cie, a créé d’un seul coup trois librairies, à Roustchouk, à Sofia, à Philippopoli. Sans doute les œuvres qu’elle édite ne sont pas toutes d’une haute valeur ; ce qu’il faut, avant tout, aux Bulgares, ce sont des livres d’école, des manuels, des traductions. Cependant la littérature proprement dite commence à se développer ; on écrit des drames, des nouvelles ; tel poëte, M. Vazov par exemple, fait preuve d’un réel talent. Deux revues, l’Ordre (Red) et la Science (Naouka), paraissent à Philippopoli ; cette dernière est l’organe de la Société littéraire bulgare, établie dans cette ville ; elle reçoit du gouvernement une subvention annuelle d’environ 7,000 francs. C’est également à Philippopoli que s’imprime le plus important des journaux bulgares, la Maritsa ; elle a eu pendant quelque temps une partie française, qui a été récemment supprimée.

L’enseignement supérieur n’existe pas plus en Roumélie qu’en Bulgarie. On ne peut pas tout créer d’un coup. Une quarantaine de jeunes gens sont instruits à l’étranger aux frais de l’État ; une quinzaine d’entre eux étudient à l’École normale d’Agram ; j’ai recueilli, lors de mon séjour dans cette ville, les meilleurs témoignages sur leurs aptitudes et leur assiduité.

Parmi les écoles bulgares, il ne faut pas oublier celle que les religieux français entretiennent à Philippopoli, et dont la maison mère est à Andrinople. On compte en Roumélie une dizaine de milliers de catholiques qui sont pour la plupart aux mains de prêtres italiens. L’école française de Philippopoli est fort bien menée et rend à notre nationalité de réels services. De temps immémorial, ces établissements d’Orient ont été sous la protection de la France ; c’est là une tradition à laquelle il serait impolitique et même dangereux de renoncer. L’Autriche et l’Italie sont là toutes prêtes à s’emparer d’une position qui ne serait plus abritée par notre pavillon. Prétendre laïciser ces écoles serait une absurdité pure et simple. Six religieux qui vivent en commun dépensent moins qu’un laïque marié. Ce n’est pas en général pour renoncer à la fortune qu’un Français intelligent va s’établir en Orient. Dans ces pays lointains, la robe du moine, la cornette de la sœur de charité, sont respectées de tous, même des musulmans. Les nuances politiques, les discussions religieuses, qui nous divisent ici, disparaissent là-bas, et ce qui plane au-dessus d’elles, c’est l’image grandiose et respectée de la patrie française. Le prestige que nous avions acquis auprès de l’Orient musulman, il faut le conserver auprès de cet Orient slave auquel appartient l’avenir. Gardons-nous de sacrifier à la rigueur des « principes » une influence séculaire. Nos rivaux ne demandent qu’à profiter de nos fautes. L’opinion que j’exprime ici est mûrement réfléchie ; elle est partagée par l’immense majorité des hommes qui connaissent l’Orient pour y avoir vécu plus longtemps que moi. Il ne s’agit ici ni de cléricalisme ni de libre pensée. Il y va des intérêts essentiels de notre pays.

La petite armée rouméliote ne saurait en aucune façon se comparer à celle de la principauté. La diplomatie européenne, en divisant en trois morceaux la Bulgarie du traité de San-Stefano, a eu surtout pour objet d’éviter à Constantinople le dangereux voisinage d’un État qui n’eût été que l’avant-garde de la Russie. Entre la principauté et ce qui reste de l’ancienne Turquie, la Roumélie autonome joue en quelque sorte le rôle d’un tampon protecteur, d’un État neutre, à la façon de la Belgique ou de la Suisse. La Turquie a le droit d’occuper les passages des Balkans, mais ses troupes n’ont pas celui de séjourner dans la province ; elles ne peuvent y pénétrer pour rétablir l’ordre qu’à la demande du gouverneur général. Cette clause est de pure fiction ; le gouverneur qui se permettrait de l’appliquer serait immédiatement assassiné. Mais, d’autre part, ni l’Europe ni le Sultan n’ont grande confiance dans la fidélité des sujets autonomes. Aussi a-t-on réduit au strict minimum l’effectif des forces militaires. Il n’y a point d’armée ; il n’y a qu’une milice et une gendarmerie. Cette milice compte douze bataillons, un escadron de cavalerie, une demi-batterie d’artillerie, une compagnie de génie. On ne doit pas appeler annuellement plus de quatre mille hommes. En mobilisant les douze classes qui sont tenues au service, on arriverait à un total d’environ quarante-six mille combattants. La Roumélie, si elle pouvait appliquer le système bulgare, aurait facilement un effectif d’au moins quatre-vingt mille hommes. Je suis sans inquiétude pour elle. Le jour où elle aura des armes, elle saura bien improviser une armée. Jusqu’à nouvel ordre, les bataillons n’ont pas de drapeau ; ils n’eussent pas accepté celui du Sultan, et l’on n’a pas voulu leur donner un drapeau national. Quant aux quatre canons, ils sont parfaitement inoffensifs ; la demi-batterie n’a point de munitions. « Tous les ans, me disait un officier rouméliote, nous recevons une lettre officielle de Constantinople nous invitant à tirer des salves pour la fête du Sultan. Nous répondons sur papier officiel que nous n’avons point de gargousses, et l’affaire en reste là. »

Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que cette petite armée est, comme je l’ai déjà fait remarquer, commandée en langue russe. Supposez que le Sultan eût un jour l’idée invraisemblable de visiter sa province de Roumélie. La première des fêtes qu’on doit lui offrir, c’est naturellement une parade militaire. Vous figurez-vous les milices bulgares défilant devant le successeur d’Othman et commandées dans la langue des vainqueurs de Chipka !

Un certain nombre d’officiers rouméliotes font en ce moment même leurs études à Saint-Pétersbourg. Cependant, l’élément russe est moins considérable ici que dans la Bulgarie du nord. Le commandant est un Allemand, M. Strecker, qui, si je ne me trompe, a porté autrefois le titre de pacha. Le chef d’état-major général est un Français, M. le baron Toustaint du Manoir, ancien commandant des turcos qui a fait toute sa carrière en Afrique. M. Toustaint du Manoir se louait fort du bon esprit et des aptitudes de ses miliciens. Mais il est bien évident que, dans l’état actuel des choses, les troupes rouméliotes ne sauraient se comparer à celles de la principauté. Aux quatre mille hommes que j’ai dits plus haut, il faut ajouter quinze cents gendarmes ; ils sont, paraît-il, commandés par un Anglais. C’est la Porte qui nomme les officiers généraux et supérieurs ; eût-elle pour ces postes importants des Bulgares sous la main, elle se garderait bien de les choisir.

Cette petite armée rouméliote est le vivant symbole de la situation fictive, absurde et transitoire, créée par le traité de Berlin. Il est évident que la Roumélie n’est pas destinée à vivre longtemps. En attendant, le régime actuel constitue évidemment un progrès sérieux sur celui des bachi-bouzouks et même des pachas. De par le statut organique que l’Europe lui a donné, la Roumélie jouit, sous un gouvernement chrétien, d’un régime constitutionnel. Le gouverneur, nommé par le Sultan d’accord avec les puissances, Aleko-Pacha, prince Alexandre Vogoridi, appartient à une ancienne famille du pays. Son bisaïeul était le fameux Sofroni, évêque de Vratsa, l’un des restaurateurs de la nationalité bulgare. Élevé à l’étranger, le prince Vogoridi ignore la langue de ses ancêtres et ne l’a point apprise depuis qu’il est à Philippopoli ; il ne saurait donc être suspect de panslavisme. Pendant de longues années, il a été au service de la Porte et l’a même représentée autrefois à Vienne. C’est une persona grata auprès du Sultan, autant du moins que peut l’être un fonctionnaire qui représente fatalement l’émancipation des chrétiens et l’humiliation de l’Islam. Prince de Samos, il n’est pas mal vu des Grecs dont il parle la langue et professe la religion. En somme, vu les circonstances délicates que traverse la Roumélie en ce moment, on ne pouvait faire un meilleur choix. Depuis qu’il a changé le fez turc contre le kalpak bulgare, — cette question de coiffure a failli provoquer un incident diplomatique, — le gouverneur a su louvoyer habilement entre les divers éléments soumis à son autorité.

Aura-t-il beaucoup de successeurs ? Il est permis d’en douter. Ni au nord ni au sud des Balkans, les Bulgares ne dissimulent leur ferme intention d’arriver à l’intégrité nationale. Ils ne peuvent oublier ceux de leurs frères qui sont restés en Macédoine sous le joug détesté du Croissant. Les relations entre les deux principautés bulgares sont d’ailleurs des plus intimes. Elles échangent leurs hommes d’État, leurs officiers, leurs fonctionnaires. Tel personnage qui a d’abord été directeur de département à Philippopoli, devient ministre à Sofia et réciproquement.