En somme, les Slovènes sont loin encore de posséder en Autriche toutes les libertés auxquelles la Constitution donne droit, toutes celles auxquelles leur instinct national les fait aspirer. Disloqués entre quatre ou cinq provinces différentes, ils ne forment pas un groupe assez puissant pour pouvoir agir efficacement, comme les Tchèques de Bohême ou les Polonais de Galicie. Ils n’ont pu obtenir ni la justice, ni l’enseignement supérieur en langue nationale.
Cependant leurs griefs contre les Allemands ne les empêchent pas d’être de bons et loyaux Autrichiens. Ils sont sincèrement attachés à la dynastie ; ils ne le sont pas moins au catholicisme, qui est l’un des traits saillants de la tradition autrichienne. Ils ne comprennent guère l’enthousiasme que certains slavomanes professent pour la religion orthodoxe. Mais ils sentent très-bien qu’ils sont solidaires des destinées de la race slave, et rien de ce qui se passe chez leurs congénères ne les laisse indifférents ; ils suivent avec passion les destinées de la Russie, celles des Tchèques qui sont à la tête du mouvement fédéraliste et celles de leurs voisins méridionaux, les Slaves du Balkan. L’un des premiers chefs de l’insurrection bosniaque a été un Slovène, un ouvrier typographe de Laybach, l’artilleur Hubmayer. Mais, parmi les Slaves méridionaux, ceux vers lesquels ils se sentent le plus attirés, ce sont leurs voisins immédiats, les Croates. Les deux peuples sont tous deux foncièrement catholiques ; tous deux pratiquent l’alphabet latin et ont la même orthographe ; leurs langues offrent de nombreuses analogies. Tous les gens éclairés lisent également l’un et l’autre idiome.
La Slovénie a même donné à la Croatie l’un de ses plus grands poëtes, Stanko Vraz. Elle lui fournit encore aujourd’hui des savants et des professeurs. Ces rapports scientifiques seraient bien plus intimes si les jeunes Slovènes pouvaient aller étudier à l’université d’Agram ; mais la loi cisleithane ne reconnaît aucune valeur aux diplômes transleithans. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! dit Pascal.
Les deux peuples ont d’ailleurs en Istrie et en Dalmatie à lutter contre un ennemi commun, l’Italien. C’est dans le patriotisme des Croates et des Slovènes que se trouve le meilleur appui de l’Autriche menacée par les manœuvres des irrédentistes. Jusqu’ici, avec le système dualiste, les rapports des deux nations sœurs conservent nécessairement un caractère tout platonique. Les Croates font partie de la couronne de saint Étienne et envoient des députés au parlement de Pesth ; les Slovènes sont englobés dans la Cisleithanie, dans « les autres pays de Sa Majesté », et se font représenter au Reichstag de Vienne. Ils ne peuvent guère se rencontrer sur le terrain politique que dans la réunion annuelle des deux délégations. Les circonstances dans lesquelles ils se manifestent leurs sympathies sont d’ordre purement artistique ou littéraire. Ce sont des concours de musique ou de gymnastique, des visites de corps que l’on se fait de l’une à l’autre capitale, des fêtes en l’honneur de tel écrivain ou poëte national. En somme, c’est surtout par des articles de journaux, des chansons, des discours ou des toasts que les deux peuples expriment leurs fraternelles aspirations. Pour l’observateur attentif, il y a déjà là des symptômes qui jettent quelques lueurs sur l’avenir.
CHAPITRE III
AGRAM ET LE PEUPLE CROATE.
La Croatie. — Coup d’œil sur Agram. — L’Académie, ses travaux. — Les savants. — L’Université, la littérature et la presse. — La musique et le théâtre.
Je parlais dans le chapitre précédent des rapports moraux qui existent entre les Slovènes et les Croates. Il y a cependant un contraste très-marqué entre la physionomie extérieure des deux pays et des deux nations. Ce contraste saute aux yeux dès qu’on entre en Croatie. C’est à Steinbruck (Kamenni most, le pont de pierre) qu’on quitte la grande ligne de Vienne à Trieste pour prendre l’embranchement latéral qui descend au sud-est vers Agram. La Carniole, pays de montagnes, est toute hérissée d’âpres sommets surmontés de châteaux ou d’églises. La Croatie se déploie en une vallée immense, bordée au sud et au nord par des cimes peu élevées. La Save, jusqu’alors rapide et tumultueuse, s’élargit et roule des eaux jaunâtres entre des rives plates. Elle commence à devenir navigable, du moins pour les canots et les bacs ; elle ne porte bateau qu’à partir d’Agram. Les paquebots à vapeur ne remontent pas au delà de Sisek.
Le costume du paysan slovène, veste gros bleu, culotte collante, guêtres, chapeau mou, boucle d’oreille à l’oreille gauche, ne différait guère de celui de ses voisins tyroliens ou autrichiens. C’est un costume de montagnard. Celui du paysan croate, larges culottes blanches, houppelande blanche avec ou sans broderies, petit chapeau plat, pieds nus, annonce déjà la puszta hongroise[7].
[7] On appelle pusztas les steppes de la Hongrie.
Nous sommes maintenant dans la Transleithanie. Les Magyars ont tenu à ce que le voyageur pût constater, dès la première station croate, qu’il est entré dans le royaume de saint Étienne. Des inscriptions hongroises, peu lues d’ailleurs, s’étalent sur les portes des gares. La Croatie est autonome, mais les chemins de fer font partie des affaires communes qui se traitent à Pesth, et — faute de mieux — la Hongrie oppose sa griffe sur l’entrée des salles d’attente et d’autres édicules… L’allemand a désormais complétement disparu ; nous ne le retrouverons que dans les cartes des restaurants et sur la devanture de certains magasins.