A partir de Steinbruck, le train prend une allure modérée ; il met, suivant qu’il est Personenzug ou Gemischterzug (train qui prend à la fois des voyageurs et des marchandises), trois ou cinq heures pour atteindre la capitale de la Croatie. Il roule lentement au milieu d’un paysage assez mélancolique ; la voie est bordée de prairies, de champs de blés ou de champs de maïs ; les villages sont rares à l’horizon, les arrêts aux stations d’une longueur désespérante. Aucun buffet ; il est même difficile de se procurer un verre d’eau. On chercherait en vain ici le gamin qui, sur la ligne du Semmering, sollicite un kreutzer du voyageur altéré, en criant : Glas Wasser ! Glas Wasser ! ou la fillette aux nattes blondes qui vous offre en souriant les raisins dorés et les pêches vermeilles. Le paysan croate, comme son voisin slovène, est essentiellement agriculteur ; mais il est fort ignorant des choses du commerce ; il ne soupçonne nullement les petits profits légitimes qu’on peut tirer du voyageur. Il aurait bien besoin d’aller à l’école chez les Allemands. Ceci nous explique pourquoi dans les villes la plupart des magasins sont aux mains des Allemands ou des Israélites.
Il y a quinze ans que j’ai visité pour la première fois la ville d’Agram. Elle m’a laissé alors des impressions fort agréables[8]. Elle a pour le touriste un double charme. Au point de vue du confort, c’est encore une ville d’Europe ; au point de vue pittoresque, c’est déjà une ville d’Orient. Certaines rues sont d’un grand village ; certaines places, d’une splendide capitale. L’artère principale, qui va de la gare à la place Jellacich, l’Iliça, est aussi mouvementée que le Corso de Rome. Les paysans mettent pour aller en ville leurs plus beaux costumes, et ces costumes réjouissent les yeux par les couleurs éclatantes. Les hommes ont fort bonne tournure avec leur prslouk ou gilet bleu brodé, leurs manches flottantes, leurs larges culottes blanches, leur petit chapeau bien campé sur l’oreille. Les femmes, coiffées de foulards rouges, sont vêtues de longues robes en toile blanche brodée de dessins rouges. C’est vraiment un coup d’œil gai que celui de la place Jellacich, encombrée le matin de fruits savoureux, de poteries éclatantes, d’écuelles et de gourdes en bois, produits de l’industrie rustique. Les cafés qui la bordent du côté du midi étalent joyeusement sur le trottoir d’innombrables rangées de tables où les consommateurs se succèdent sans relâche. On dirait un coin du boulevard des Italiens à cette heure de flânerie si chère au Parisien. Au milieu de la place, la statue équestre du ban Jellacich ; sur un mamelon voisin, la lourde tour de la cathédrale, moitié église, moitié forteresse, et le palais des archevêques, prélats féodaux dont le type a disparu chez les catholiques d’Occident.
[8] On les trouvera dans mon volume : le Monde slave (Paris, 1872), p. 22-66. Je me permets d’y renvoyer le lecteur pour les détails que je ne répète point ici.
Derrière monte la haute ville, avec sa rue du Chapitre, bordée de petits hôtels uniquement habités par des chanoines, grassement prébendés, ses rues âpres et sombres, ses escaliers tortueux, ses promenades en terrasse, d’où l’on découvre au loin la vallée de la Save. Sous la colline s’enfonce brusquement une gorge ombreuse, le ravin de Tuskanets, qui met en quelque sorte la campagne et la solitude au cœur de la cité même. On peut passer à Zagreb (c’est le nom slave de la ville) les étés les plus chauds ; on est toujours sûr d’y trouver de l’ombre, de la fraîcheur et du silence.
J’ai décrit autrefois l’aimable cité, à une époque où elle n’était guère connue en Occident, où l’on se figurait volontiers les Croates comme des demi-barbares, bons tout au plus à fournir des kaiserliks à l’Autriche. Je ne veux point recommencer l’esquisse que je traçais alors ; mais j’ai plus d’un trait à y ajouter. Les Croates, depuis cette époque, ont fait des progrès très-sérieux.
J’étais à Agram en 1867, à l’époque où s’ouvrait cette Académie des Slaves méridionaux qui m’a fait depuis l’honneur de m’admettre parmi ses membres correspondants ; je signalais l’activité littéraire et politique dont la modeste capitale était alors le théâtre. Pendant les quinze ans qui se sont écoulés depuis, — grande mortalis ævi spatium, — elle a justifié les éloges que je lui donnais alors et la ferme confiance que j’avais en son avenir. Ses progrès ont surpassé mon attente.
Non loin de la place Jellacich, sur un terrain naguère abandonné, s’est élevée une place splendide qui porte, comme elle, le nom d’un héros national. C’est le Zrinski tag (la place Zrinski)[9]. Le palais de l’académie, qu’on a construit récemment, est assurément un des plus élégants édifices de l’empire d’Autriche. Il ne serait déplacé ni à Vienne ni à Pesth ; il a été bâti par le célèbre architecte viennois Schmidt, l’heureux restaurateur de Saint-Étienne. Il est d’un style excellent et merveilleusement aménagé. L’académie croate est certainement mieux logée que l’Institut de France.
[9] Zrinski, en hongrois Zrinyi, ban de Croatie au seizième siècle, est surtout célèbre par l’héroïsme avec lequel il défendit la ville de Szigeth contre les Turcs. Les faubourgs de la ville une fois détruits par l’artillerie ennemie, il se réfugia dans la citadelle ; la citadelle devenue intenable, il se précipita au milieu des ennemis et y trouva la mort.
Les différentes salles sont groupées autour d’un immense vestibule où se déploie tout à son aise un escalier monumental ; les murs, peints en rouge vif, sont destinés à recevoir des fresques qui reproduiront les principaux épisodes de l’histoire nationale. Le roi de France offrit jadis aux quarante immortels les fauteuils dont le souvenir est resté légendaire. Ce sont les grandes dames croates qui ont brodé les siéges de leurs savants compatriotes. La bibliothèque de l’académie est déjà considérable. Mais une collection qui se recommande surtout à l’attention des visiteurs, c’est le musée d’archéologie, confié à l’habile direction d’un savant dalmate, M. Sime Ljubich. Les monuments romains (médailles, inscriptions, statues) qu’il renferme ont déjà sollicité plus d’une fois l’attention des spécialistes. Une immense galerie recevra prochainement les tableaux anciens et modernes offerts à la ville d’Agram par le Mécène des Slaves méridionaux, Mgr Strossmayer.
Les Croates ne sont pas encore assez riches pour s’offrir des statues en pied. De simples bustes décorent le square Zriny autour duquel s’élèvent les somptueux palais de l’aristocratie croate. Cette aristocratie, qui préférait naguère le séjour de Vienne ou de Pesth, revient depuis quelques années se fixer dans la cité transformée. Tous ces édifices ont heureusement été respectés par le tremblement de terre qui a naguère si fortement endommagé la ville d’Agram. Cette catastrophe a fait relativement peu de bruit en Europe. Elle n’a pas donné lieu à ces fêtes de bienfaisance qui fournissent au high life d’ingénieux prétextes pour des divertissements excentriques. Il ne s’agissait que de Slaves, et les ambassadeurs de l’Autriche-Hongrie ne s’émeuvent pas pour si peu. Si les victimes eussent été des Allemands ou des Hongrois, c’eût été une tout autre affaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors des inondations de Szegedin. Le désastre n’en a pas moins été fort grave ; les dommages qu’il a causés ont atteint le total, énorme pour une petite nation, de quatre millions de francs. Il n’est guère de maison particulière qui n’ait été endommagée. De tous les édifices publics, le plus éprouvé est la cathédrale, dont la voûte est entièrement écroulée et dont le gros œuvre est resté intact. Il faudra cinq ans de travaux pour la remettre en état.