Le palais de l’académie d’Agram n’est pas un de ces édifices auxquels on pourrait appliquer le mot du fabuliste : « Belle tête, mais de cervelle point ! » La docte compagnie a sérieusement travaillé depuis quinze ans, et ses publications comprennent déjà une centaine de volumes.
Elles se divisent en plusieurs séries. D’abord les mémoires proprement dits, recueils de travaux divers dont il paraît en moyenne quatre fascicules par an ; ensuite les Starine, recueil d’anciens textes latins ou slaves, édités avec introductions et commentaires, et dont quelques-uns ont fait grand bruit dans le monde scientifique. Des érudits de Vienne, de Belgrade, de Pétersbourg, collaborent à cette importante publication. A côté de ces séries, l’académie a entrepris une collection des anciens poëtes croates de l’école dalmate et ragusaine, et celle des Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium, documents empruntés aux archives de Venise et fort intéressants pour l’histoire de la Sérénissime République, des Slaves méridionaux et de la péninsule des Balkans. Sous ses auspices paraissent également un certain nombre de travaux isolés.
Il faut citer en première ligne le grand dictionnaire de la langue croate-serbe, rédigé par un illustre philologue serbe, M. Danicich. L’auteur de ce beau travail, — le plus remarquable assurément de toute la lexicographie slave, — était professeur à la haute école de Belgrade. Le gouvernement serbe, avec une libéralité qui l’honore, a bien voulu le prêter à l’académie d’Agram pour une œuvre que lui seul était capable d’entreprendre et de mener à bonne fin. Ce que l’œuvre de Littré est pour la France, celle de Grimm pour l’Allemagne, le dictionnaire de M. Danicich devait l’être pour les Slaves méridionaux. Malheureusement l’auteur est mort au moment même où il achevait l’impression du premier volume.
… Pendent opera interrupta, minæque
Murorum ingentes…
L’académie a confié ce lourd héritage de gloire et de labeur à un savant linguiste ragusain, M. Budmanni. Parmi les autres publications de l’académie, il faut encore mentionner les patients travaux de M. Bogisich sur le droit écrit et coutumier des Slaves méridionaux, la Flora Croatica de M. Schlosser, et un certain nombre de volumes relatifs aux sciences historiques, naturelles et philologiques. Toutes ces publications sont excellentes et ont mérité l’approbation des meilleurs juges. Les Slovènes n’en sont encore qu’à la période de littérature et de vulgarisation. Les Croates, eux, sont entrés de plain-pied dans la science. L’académie est aujourd’hui en relation avec la plupart des grands corps savants de l’Europe. Le ministère de l’instruction publique français lui a demandé l’échange de ses publications. Seul l’Institut s’est refusé à des relations que l’académie de Berlin avait acceptées avec empressement. Il se verra plus tard obligé d’acquérir à grands frais des publications qu’il a eu le tort de dédaigner à leur début.
L’âme de l’académie, c’est son président, le savant historien Raczki, prélat romain et chanoine de la cathédrale. C’est un vrai bénédictin. Il s’est passionné pour l’histoire des Slaves méridionaux. Il avait jadis médité de l’écrire en entier. Mais par ses savantes dissertations sur des points de détail, par ses innombrables publications de textes, il a plus que personne contribué à en préparer les éléments. C’est un patriote ardent et qui a joué un rôle considérable dans les négociations entamées naguère entre la Hongrie et la Croatie.
Il convient de citer à côté de lui les deux secrétaires de l’académie, MM. Sulek et Matkovich. M. Sulek est d’origine slovaque et appartient à une famille qui a donné des martyrs à la cause du slavisme ; l’un de ses frères fut pendu par les Hongrois en 1848. Établi à Agram en 1839, il est depuis de longues années naturalisé Croate. Botaniste, linguiste, écrivain politique, c’est un polygraphe des plus érudits. M. Matkovich, géographe et statisticien, s’est surtout occupé de l’étude de l’Orient slave au moyen âge. Il semble vouloir continuer les traditions de son illustre compatriote Katancsich, dont le nom est encore aujourd’hui bien connu des hommes du métier. M. Matkovich n’est pas seulement un savant de cabinet, c’est l’érudit militant et voyageur tel que le réclame notre siècle de congrès et d’expositions. On l’a vu tour à tour aux réunions scientifiques de Paris, de Moscou, de Venise. Il a publié, en français, un livre fort bien fait sur son pays[10]. MM. Raczki et Matkovich sont des prêtres catholiques ; ils justifient par leur vie simple et laborieuse la respectueuse considération que leurs compatriotes professent pour le clergé national. M. Sulek est protestant. Leur collègue M. Danicich, qui fut longtemps secrétaire de l’académie, était orthodoxe. La savante compagnie donne ainsi à la nation l’exemple du labeur et de la tolérance.
[10] La Croatie et la Slavonie, au point de vue de leur culture physique et intellectuelle. Agram, 1873. Un vol. in-8o de 188 pages. Cet ouvrage, publié sous les auspices du gouvernement croate, a pour auteur M. Matkovich.
On n’attend pas de moi une énumération minutieuse de tous les savants qui font l’honneur de la petite et vaillante académie. Il en est deux cependant qui se sont fait à l’étranger une importante situation et dont le nom mérite d’être rappelé ici. M. Bogisich, professeur à l’université d’Odessa, est parmi les Slaves le plus profond connaisseur du droit coutumier, qui joue encore chez eux un rôle si considérable. Appelé par le gouvernement russe à créer un enseignement nouveau, il a reçu le titre de conseiller d’État, et il a été chargé par le gouvernement monténégrin de rédiger un code nouveau pour la principauté. L’éminent légiste est Ragusain d’origine ; mais pour Raguse comme pour toute la Dalmatie, c’est Agram qui est le grand foyer littéraire et scientifique. Un ancien professeur au gymnase d’Agram, M. Jagich, a été successivement professeur de philologie slave aux universités d’Odessa, de Berlin, de Saint-Pétersbourg. Il a fondé à Leipzig l’Archiv für slawische Philologie, l’un des organes les plus sérieux de l’Allemagne. Il est devenu, avec M. Miklosich, le représentant le plus important de cette science si neuve, si importante, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Certes l’académie a le droit d’être fière de tels hommes ; c’est elle qui, la première, a eu l’honneur de les mettre en lumière. Je parlerai plus loin du patriote éminent qui a sacrifié sa vie et sa fortune au progrès intellectuel et moral de ses compatriotes, l’évêque Strossmayer.