L’académie n’est pas le seul institut scientifique d’Agram. Elle possède depuis quelques années une société archéologique qui compte aujourd’hui plus de trois cents membres et qui publie une revue spéciale (Archeologicki Viestnik) fort estimée. Le sol de la Mésie et de la Pannonie est fort riche en monuments romains, surtout en inscriptions et en médailles. Ils trouvent à Agram, à Sisek et dans d’autres villes de province des collectionneurs consciencieux et des interprètes expérimentés.
Jusqu’en 1874, la capitale de la Croatie n’avait eu qu’une école supérieure de législation. Elle a ouvert à cette époque une université aujourd’hui florissante. Cet établissement ne compte encore que trois facultés : théologie, droit et philosophie ; cette dernière comprenant, comme en Allemagne, l’histoire, la philologie et les sciences. La faculté de médecine est plus difficile à constituer ; elle réclame un matériel considérable, une littérature technique dont il n’existe encore aujourd’hui que de rares spécimens.
On n’improvise pas du jour au lendemain des manuels pour un enseignement aussi délicat. Les trois autres facultés sont bien organisées et fonctionnent avec succès. Quelques cours de théologie ont lieu en latin ; tous les autres se font en croate. Sauf trois ou quatre Tchèques et un docent slovène, tous les professeurs sont des indigènes. Lors de l’inauguration solennelle de l’alma mater Zagrabiensis, l’illustre Gneist, qui représentait à cette fête l’université de Berlin, crut devoir donner aux Croates des conseils bienveillants. Tout en les félicitant des progrès de leur nationalité, il les engageait à fonder quelques chaires où l’on enseignerait en allemand, ne fût-ce que pour maintenir la solidarité du pays croate avec la Kultursprache et le Kulturvolk. Mais les Croates ont eu fort à souffrir du germanisme sous le régime des Bach et des Schmerling. Ils en craignent le retour, et ils n’ont point écouté les conseils du savant jurisconsulte.
Certes ce n’est pas moi qui oserai leur en faire un reproche. Au point de vue scientifique, on peut rêver d’une ère idéale où il n’y aura qu’un troupeau et qu’un pasteur ; au point de vue politique, on comprend que les plus petits peuples tiennent à maintenir une langue qui est le symbole et le signe vivant de leur nationalité.
L’université possède une bibliothèque de plus de soixante mille volumes ; son musée d’histoire naturelle, dirigé par MM. Brusina et Pilar, est l’un des mieux organisés que j’aie eu l’occasion de visiter. La collection conchyliologique, recueillie sur les plages voisines de l’Istrie et de la Dalmatie, est l’une des plus riches de l’Europe. Le personnel enseignant se compose actuellement de quarante-cinq professeurs ; toutes les spécialités sont convenablement représentées, quelques-unes par des professeurs de grand talent. J’ai noté cependant une lacune importante. L’enseignement des littératures étrangères fait complétement défaut. Il y a bien des lecteurs pour l’allemand, le russe et le magyar. Mais l’anglais, l’italien, le français sont complétement oubliés. L’étudiant croate n’entendra jamais parler de Shakespeare, de Dante ou de Corneille[11]. L’italien est, il est vrai, familier aux jeunes gens nés dans les villes du littoral. Il faudrait choisir l’un d’eux et l’envoyer étudier à Vienne ou à Paris, et en faire un docent de philologie romane. Malheureusement le budget restreint de l’université ne lui permet guère de créer des bourses de voyage.
[11] Cette lacune vient, dit-on, d’être comblée pour le français.
Depuis un demi-siècle, Agram est à la tête du mouvement littéraire des Slaves méridionaux. La génération actuelle ne s’est pas contentée d’exhumer pieusement et d’éditer avec soin les œuvres poétiques du passé. Elle a repris leurs traditions, et les poëtes de l’heure présente continuent l’œuvre de leurs glorieux prédécesseurs. Quelques-uns d’entre eux, Stanko Vraz, Preradovich, Senoa, F. Markovich, mériteraient une réputation européenne.
Le roman produit des œuvres distinguées ; le théâtre national s’enrichit chaque jour de drames et de comédies. La presse périodique a pris un développement considérable. Les journaux politiques et littéraires se multiplient dans la capitale et dans les provinces. En somme, ce ne sont pas les débouchés qui manquent à la production intellectuelle.
Le public lisant est bien plus considérable ici que dans les pays slovènes. Il n’est pas besoin de recourir uniquement à la force de l’association pour éditer des livres et créer des lecteurs. Agram et d’autres villes de langue croate-serbe possèdent des éditeurs entreprenants et qui font des affaires très-honorables. Deux grandes sociétés fournissent leurs adhérents de livres habilement choisis. L’une, la société de Saint-Jérôme[12], publie surtout des ouvrages de piété ou de vulgarisation ; l’autre, la Matiça, des travaux littéraires et scientifiques. Ainsi elle a donné l’an dernier un traité de chimie, la traduction de l’histoire des Grecs de M. Duruy, un recueil de nouvelles originales, un drame, un volume de poésies, des traductions d’Homère et de Salluste. Les adhérents reçoivent cet ensemble de publications moyennant une contribution annuelle de trois florins (six francs environ). Cette faible cotisation permet — dans un pays où la main-d’œuvre est à bon marché — de rétribuer convenablement les collaborateurs de la Matiça, qui compte d’ailleurs un certain nombre de membres bienfaiteurs. Le tirage de certains ouvrages atteint cinq mille exemplaires.
[12] Saint Jérôme était né à Stridon, en Pannonie, dans les contrées occupées aujourd’hui par les Croates. Aussi est-il considéré par eux comme un saint national. Il y a à Rome une église de Saint-Jérôme des Illyriens (San Girolamo degl’ Illirici). Elle est desservie par un chapitre de chanoines croates.