C’est qu’en effet le terrain d’action de l’idiome croate, ou mieux serbo-croate, est beaucoup plus considérable qu’on ne l’imagine en Occident. Il ne se limite pas seulement à la Croatie et à la Slavonie, il embrasse la Dalmatie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro et la Serbie. La littérature de ces deux pays, pour être imprimée en caractères gréco-slaves, n’en est pas moins solidaire de la littérature serbo-croate. Tel poëte en renom, par exemple le comte Pucich, dont j’ai traduit autrefois[13] un poëme sur la Suisse, a fait paraître successivement ses œuvres dans les deux alphabets.

[13] Un poëme slave sur la Suisse. (Bibliothèque universelle, livraison de mars 1874.)

L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Autriche a précisément ouvert un nouveau champ à l’activité littéraire dont Agram est le foyer. L’Autriche a surtout eu pour objet de tenir en échec la Serbie et le Monténégro ; mais elle ne peut songer ni à germaniser ni à magyariser ses nouvelles conquêtes. Force lui est donc de se servir des Croates pour les administrer et les civiliser. Mais elle emploie ces auxiliaires tout en s’en défiant. Ainsi les journaux libéraux qui paraissent à Agram se voient refuser le débit postal dans les provinces annexées. L’administration autrichienne fait même des prodiges d’ingéniosité pour escamoter la nationalité réelle des nouveaux pays d’empire ; ils renferment des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des musulmans d’origine slave qui ont gardé la langue de leurs pères tout en renonçant à la foi chrétienne. On refuse un nom ethnique à cette masse incohérente ; on en refuse même un à son idiome. Il devient, dans les documents officiels, la langue du pays (die Landsprache). Malgré toutes ces subtilités, la littérature croate, celle du moins qui n’a point de caractère politique, s’introduit en Bosnie et en Herzégovine. Elle y est d’autant mieux accueillie que les deux provinces sont rigoureusement fermées aux publications orthodoxes imprimées à Belgrade ou à Tsettinié.

Ce tableau serait nécessairement incomplet si je n’ajoutais quelques mots sur l’état de l’art dramatique chez les Croates. Le théâtre d’Agram n’est pas, comme celui de Laybach, aux mains des étrangers. Il a un caractère purement national. Il entretient deux troupes, l’une de drame, l’autre d’opéra, et reçoit de la diète du royaume une subvention de trente-deux mille florins. J’ai gardé un bon souvenir d’une représentation à laquelle il m’a été donné d’assister en 1867. Malheureusement, au mois de juillet dernier, le théâtre était fermé. L’opéra m’eût particulièrement intéressé. Son existence avait été un instant menacée, la diète du royaume ayant songé à supprimer la subvention qui lui était allouée. Un orateur l’avait sauvé en lisant en pleine assemblée quelques lignes d’un journal parisien où justice était rendue au sens artistique de la nation croate. Le suffrage de Paris avait fait merveille en cette circonstance, et les trente-deux mille florins rayés du budget avaient été rétablis.

J’étais l’auteur de l’article en question, et j’aurais aimé à jouir des fruits d’une victoire si flatteuse pour mon amour-propre. J’aurais presque eu le droit de réclamer une représentation pour moi tout seul, à l’instar de celles que se donne, dit-on, le roi de Bavière. L’idée ne m’en est pas venue ; elle eût d’ailleurs été peu réalisable. Musiciens et chanteurs, tout le monde était dispersé. J’ai du moins eu la consolation d’entendre au piano des fragments d’un opéra remarquable dû à un maestro d’Agram, M. Zaïtz. Certaines opérettes de M. Zaïtz sont populaires en Autriche et même en Allemagne ; son opéra de Zriny n’a été, que je sache, représenté sur aucune scène étrangère. Ainsi le théâtre d’Agram se crée, même en musique, un répertoire national.

A côté de la troupe d’Agram il y a des troupes errantes qui desservent la province et qui poussent des pointes jusqu’en Dalmatie. Les acteurs serbes de Novi Sad (Neusatz, Hongrie) et de Belgrade viennent quelquefois en représentations chez leurs congénères de Croatie. Ces trois villes sont, à ma connaissance, les seules du monde sud-slave qui entretiennent un théâtre national permanent.

L’instinct musical est d’ailleurs fort développé chez les Croates ; un maître distingué, M. Kuhacz-Koch, vient de publier à Agram quatre volumes de chants populaires des Slaves méridionaux : ils renferment de véritables trésors de poésie et de mélodie. Je ne saurais trop engager les amateurs à se procurer cette admirable collection. Les touristes qui ont visité, à l’exposition autrichienne de Trieste, le pavillon croate ont été surpris des richesses inattendues de l’art populaire croate. Le musée industriel, récemment fondé à Agram, renferme des échantillons de broderies et de tapisseries du plus grand intérêt. Celles de mes lectrices qui cherchent des motifs inédits trouveront des choses exquises dans le grand ouvrage illustré que M. Lay (d’Essek) a consacré à l’ornementation populaire des Slaves méridionaux.

Après cette courte esquisse de la vie intellectuelle des Croates, il nous reste à étudier leur vie sociale, politique et religieuse.

CHAPITRE IV

L’hospitalité croate. — Croates et Serbes. — L’étiquette. — La religion. — Le clergé. — Mgr Strossmayer et la liturgie slave.