Voyez maintenant, en contraste et s'avançant dans la même clairière, l'opulent cortège du prieur Aymer, la suite terrible du templier Brian de Bois-Guilbert; entrez avec eux dans la vaste salle de Rotherwood, avec son immense table de chêne formée de planches à peine dégrossies, son énorme cheminée qui fume, son «parquet» fait «de terre mêlée de chaux, endurcie par le tassement, comme on le voit souvent dans les aires de nos granges modernes»: ne recevez-vous pas, et très nette, l'impression que ni les hommes, ni les choses ne sont de notre temps, et n'est-ce point une scène du moyen âge qui se lève devant votre imagination?

Le roman historique est donc bien l'oeuvre de Scott. Il lui appartient au même degré et au même titre que la tragédie à Corneille, la comédie à Molière, la fable à La Fontaine. Genre incertain avant lui, indéterminé, hybride, n'ayant qu'une existence précaire, s'il est vrai qu'il ait même jamais existé, il vit désormais, il existe, et si bien, qu'il va croître et pulluler extraordinairement. Sans doute, dans cette floraison subite et magnifique, il faut faire la part des circonstances; ce rapide et plein épanouissement s'explique, nous le verrons, par des causes plus générales et plus profondes que le simple attrait de la nouveauté, si puissant qu'on le suppose. Le succès n'en devait que mieux venir: il fut éclatant.

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LIVRE II

LE ROMAN HISTORIQUE DE WALTER SCOTT ET LE ROMANTISME

CHAPITRE PREMIER

Historique du succès de Walter Scott en France.

Ce fut plus qu'un succès: ce fut un engouement. Une génération tout entière en demeura éblouie et séduite. «Modistes et duchesses», depuis le simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation, tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été populaire à ce point parmi nous; et même, de 1820 à 1830, aucun nom français ne fut en France plus connu et glorieux.

Ce n'est pas que le succès se soit imposé tout d'abord, et avec une foudroyante rapidité. Les premiers articles qu'on lui consacre (Conservateur littéraire, Diable boiteux, Annales politiques, morales et littéraires) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement cependant, les éloges se font moins discrets. Vers 1817 le succès se dessine; la popularité même commence; elle est complète dès 1820, et à pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire.

Ce ne sont plus désormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en faut: Walter Scott était un confrère, mais c'était un étranger. Le jeune Victor Hugo donne l'exemple; il met délibérément l'Écossais au-dessus de Lesage, déclare que tout ou presque tout est à admirer dans les «Waverley Novels», et la plupart des journaux font comme le Conservateur littéraire.