Mais c'est le directeur de la Revue de Paris qui trouve, pour déplorer cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]:
La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire… Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie… On éprouve cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit porter le deuil de ces hommes dont le génie… a étendu sur le monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée humaine.
Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est, certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous, qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)
[Note 13: La Revue ne se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si beau nom. La Revue de Paris ne sera pas la dernière à souscrire.» (Oct. 1832, p. 69.)]
Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le plus populaire et le plus français.
Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la Revue de Paris. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation française est folle de Walter Scott».
Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs criantes»: invariablement, on l'a rendu plat—et assez souvent ridicule. Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure en cyanosure; et un autre, du Conte d'hiver de Shakespeare, Winter's Tale, fait le Conte de M. Winter!
[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition.
On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors Walter
Scott.]
Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée, l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France, c'est bien, comme on dit, contre vent et marée.