Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'éloges de graves et scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mérites d'exactitude; et sous la signature T.J. (Théodore Jouffroy), le Globe publie (1826-1827) des articles qui sont bien l'étude la plus fine et la plus pénétrante qu'on ait faite, à cette époque, du talent du grand romancier.
Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les écrivains qui imitent le glorieux étranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets d'opéras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est «à la Walter Scott», ameublements et costumes[12].
[Note 11: Guy Mannering inspire la Sorcière de Ducange; en 1827, les Nouveautés jouent un Caleb; Soulié pense à mettre au théâtre les Puritains et Kenilworth; Ducange tire un drame de la Fiancée de Lammermoor; Ancelot pille Scott pour son Olga; et des Chroniques de la Canongate Goubaux extrait la Vie d'un joueur.—Cf. Revue d'Histoire littéraire de la France, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable», imitée du Redgauntlet de Walter Scott.—Quant à Delavigne et à Dumas, il serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.]
[Note 12: Les Moeurs et Coutumes (Bibliothèque nationale, département des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers écossais; La Bédollière, Histoire de la mode en France, 1858, nous apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étude le Romantisme et la mode.]
On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année
1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes,
dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de
magasins et sur les affiches des théâtres… Un même soir,
le Théâtre-Français jouait Louis XI à Péronne, de Mély-Janin,
extrait de Quentin Durward; l'Odéon, le Labyrinthe
de Woodstock; l'Opéra-Comique, Leicester, de Scribe et
Auber, pris au Château de Kenilworth, et le lendemain, la
Dame Blanche inspirée tout à la fois par le Monastère et
Guy Mannering.
(Pontmartin, Mémoires, II, p. 3.)
Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se font un charme de cette lecture: voyez les Lettres de Doudan; et nous ne parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de la Comédie humaine.
C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable préface de 64 pages, en tête d'un roman de Cécile ou les Passions (en cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin de subir d'éclipse.
Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public. Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins d'une émotion sincère, souvent même profonde.
Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur… Il est mort plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde… La postérité retranchera sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense, un peintre immortel de l'homme.»
«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit le Constitutionnel du 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète… Un génie aussi vaste, aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il échoit comme un don providentiel.»