Sans plus de façon, Elisabeth compare Leicester à un directeur de théâtre et se plaint de la malpropreté des bottes de Tressilian, «dont l'infection a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester.» Elle reçoit les chevaliers Tressilian et Blount, et voici les réflexions que la noble cérémonie lui inspire: «Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous désigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son second protégé. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il était genoux devant moi, grimaçant et faisant la moue comme s'il avait eu la bouche pleine de soupe brûlante, j'ai eu peine à me retenir de lui donner un bon coup sur la tête, au lieu de lui frapper sur l'épaule.»
Ces propos et ces remarques de commère sur des lèvres royales! Ces jurons dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car elle jure, «par la mort de Dieu!… de par la lumière de Dieu!… par l'âme du roi Henry!» C'était bien la nature, cette fois, et même la nature en déshabillé. Mais ces libertés n'étaient point pour effaroucher des jeunes gens à qui la froideur et la convention du dialogue classique devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main à Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarités qui s'épanouiront bientôt dans Henri III et sa cour, Charles VII chez ses grands vassaux, Ruy Blas ou le Roi s'amuse. Pourquoi les rois parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart sont des lecteurs assidus des «Waverley Novels» et ils ont perdu tous leurs anciens scrupules, ou à peu près.
Un de leurs romans favoris a dû être Quentin Durward, parce que c'est un roi de France qui en est le héros. Or le langage de Louis XI ne rappelle que de fort loin les élégances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce. «Je suis un vieux saumon, dit-il à Olivier, et je ne mords point à l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on appelle honneur.» Il congédie Tristan: «Eh bien, compère, marchez en avant et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des mûriers, car ce jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage d'une ménagère.» Au roi qui lui a demandé quel était son pays, l'écossais a répondu: Glen Houlakin. «Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous envie d'évoquer le diable en prononçant de pareils mots?» Faut-il allécher le jeune étranger pour le décider à s'enrôler dans la garde écossaise? Les grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine! «Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vêtus comme des comtes et font ripaille comme des abbés.» Il interrompt brusquement le plus grave des entretiens: «Mais au diable cette conversation! Le sanglier est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah! Ah! Tralala li ra la…»
Et quand il est prisonnier à Péronne, voici le ton de ses monologues: «Si jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai à la Balue son chapeau de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée… La conjonction des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a conté des sornettes dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez idiot pour me persuader que je les comprenais!» Les futurs romantiques ont dû savourer ces détails avec délices. Du merveilleux dialogue de Walter Scott, c'était ce que, dans le roman—et au théâtre,—ils pouvaient le mieux imiter. Chez Vigny, Mérimée, Balzac et Hugo, nous aurons à signaler plus d'une de ces imitations.
Ainsi se contractaient peu à peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement se formait un art nouveau. Toute une révolution s'opérait dans le goût; et ces familiarités dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques, empruntées de préférence au règne animal ou aux objets les plus vulgaires, et que nous retrouverons déjà chez les premiers disciples en France de Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractéristique[21]. La nouveauté devait en être séduisante; on l'admira tout de suite et on l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et, pendant quelques années, les écrivains français—parmi lesquels des hommes de génie—ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins—et on doit commencer à l'entrevoir—que le romantisme lui-même qu'il aidait à se déterminer et dont il préparait le rapide triomphe: le livre suivant essaiera de mieux l'établir.
[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que, chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. «Ta conversation, dit Varney à Foster, a un piquant qui surpasse le caviar, les langues de boeuf salées, enfin tous les excitants qui peuvent relever la saveur du bon vin.» (Kenilworth.)—«Parfait! parfait! répondit Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manière de bâton, au milieu de cette touffe de bougran tailladé et de gaze de soie, ne ressemble pas mal à la quenouille d'une ménagère dont le lin est à moitié filé.» (Ibid.)—«Mais bah! le méchant petit diable nageait comme un canard… Par la Saint-Nicolas, prenez garde à vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un baril de harengs.» (Guy Mannering).—«Toi gentilhomme! dit Silias; un gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fève, avec un couteau rouillé.» (L'Abbé).—Dans le même roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock (XII) sur les femmes, «ces jolies oies sauvages», serait à lire en entier; et nous terminerons ces citations—qui pourraient être interminables—par ce fragment de dialogue des Puritains: «Vous nous avez apporté un joli plat de gibier, général! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prêt à combattre; et un… comment nommerai-je le troisième, général?—Sans métaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je m'intéresse particulièrement.» Il y a là tout un côté de l'art romantique. Qu'on pense au «vieil as de pique», d'_Hernani.]
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