Le Roman historique avant «Cinq-Mars»

Le roman historique tel que l'avait créé Walter Scott était trop original et surtout différait trop profondément de tout ce qui s'en était écrit en France jusqu'alors, pour que les premières imitations n'en aient pas été médiocres. Les progrès ne pouvaient même être que fort lents dans cette carrière nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De plus, il n'était pas inutile, pour donner des temps passés une représentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il était indispensable enfin d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire était précisément en train de se faire; l'imagination s'avançait tous les jours vers de nouvelles conquêtes, sans toutefois que sa royauté absolue fut encore proclamée; et pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqué aux infortunés romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas complètement à dédaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mérite d'avoir préparé le chemin à leurs successeurs, ils mériteraient encore un souvenir.

Bien entendu, il ne faut même pas songer à les nommer tous. Encore si de cette interminable énumération il devait sortir quelque observation intéressante! Mais le dénombrement de toutes ces têtes de bétail serait aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il à notre sujet que J.-P. Brès ait écrit quatre volumes in-12 sur Isabelle et Jean d'Armagnac, trois sur la Trémouille, chevalier sans peur et sans reproche, et quatre autres, en 1818, sur Montluc ou le Tombeau mystérieux? qu'on doive à Mardelle les Ruines de Rothembourg, roman historique, 3 volumes, 1819? à Plancher de Valcourt Edouard et Elfride, ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe siècle? au chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes sur la Soeur de Saint-Camille ou la Peste de Barcelonne? et au comte Henri Verdier de Lacoste, Alfred le Grand ou le Trône reconquis? que Ladoucette soit l'auteur du Troubadour ou Guillaume et Marguerite, un roman du XIIe siècle où il est question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le pseudonyme de Marie d'Heures, celui de Jane Shore, qui a pour scène l'Angleterre du XVe siècle? Est-il vraiment utile de savoir que le Héros de la mort ou le Prévôt du Palais est de L.-T. Gilbert, auteur du Pâtre des montagnes noires, ou que, pour avoir composé les Derniers des Beaumanoir ou la Tour d'Helvin, M. de Kératry fut pompeusement décoré par des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de goût, du titre de «Waverley breton»? Quand on aura dit de tous ces écrivailleurs qu'ils font nombre et témoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une idée de leur insigne faiblesse et marquer le point de départ dans la brillante carrière que le genre à la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, à divers titres, méritent de nous arrêter quelques instants, comme Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destinée plus heureuse, comme l'Urbain Grandier d'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute naturelle à Cinq-Mars.

Sans parler du baron Etienne Léon de la Mothe-Langon et de son Jean de Procida ou les Vêpres Siciliennes, pas plus que de Dinocourt et de son Camisard, encore qu'il s'y soit souvenu des Puritains et de la Légende de Monrose, que son Parquet, son Poul soient d'assez agréables copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jésuite rappelle à la fois le La Balue de Quentin Durward et la vieille Mause d'Old Mortality, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, car Julia Sévéra ou l'an 492 est du grave historien, et Julia Sévéra est un roman historique, et de l'aveu même de l'auteur, le modèle en a été Walter Scott: témoignage précieux de l'estime que les plus sérieux esprits ont professée dès la première heure pour l'auteur d'Ivanhoe. La tentative était intéressante; malheureusement elle échoua.

Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La réciproque peut être vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude historique est remarquable dans Julia Sévéra, et personne ne doute que l'auteur ne soit admirablement informé sur «l'an 492». Il est visible que dans le roman ont passé «les recherches et les travaux consacrés à écrire le premier volume de l'Histoire des Français»; nous en croyons l'écrivain quand il nous confesse avoir «lu trois fois de suite Grégoire de Tours, ou pâli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois, sur toutes les vies des saints de cette époque». Mais comme on voudrait une érudition moins abondante et moins sûre, un peu plus de mouvement dramatique, d'intérêt pittoresque, et que le souhait de son Avertissement ait été plus complètement exaucé[22]! Lisez par exemple le chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On ne voit rien. Puis, trop souvent le narrateur se souvient mal à propos de son métier ordinaire d'historien et interrompt le récit romanesque par de vraies leçons magistrales sur l'économie politique ou le droit fluvial. Du récit, d'ailleurs, il n'a aucune science. Dès les premières pages vous vous sentez enveloppé d'un mortel ennui. L'auteur avait annoncé un roman historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux, entremêlée de descriptions et coupée de dialogues et d'analyses psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels dialogues!

[Note 22: «J'aurais voulu que ce fût complètement un roman, et par l'intérêt, et par la vérité des tableaux de la vie domestique».]

Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer inaperçu. Sans compter qu'il était comme la consécration officielle du roman historique, il imposait aux futurs «émules de Walter Scott» un plus grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vérité. Le genre devait s'attacher désormais à être plus sérieux, moins romanesque; et Sismondi, avec une admirable netteté, lui en indiquait les moyens. On ne se décida que plus tard à les employer et, en attendant, le roman historique suivit comme il put sa fortune.

Elle fut d'abord médiocre. Ni l'Héritière de Birague, ni Clothilde de Lusignan n'annoncent et ne préparent Cinq-Mars; et il est parfaitement inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'être intéressante. Les descriptions n'en sont point bonnes; mais le récit s'anime et se colore; il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et enfin le dialogue se dénoue, à l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de Walter Scott. Ce n'est évidemment pas la perfection du naturel et, sans jamais égaler cependant son illustre modèle, Balzac aura plus tard une autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin déjà des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage des Puritains où Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de porter la santé de l'archevêque de Saint-André, lisez ce fragment:

Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et déploya cinq ou six robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des éventails, des gants parfumés et un habillement complet pour un homme: il était d'une magnificence rare. «Je crois, dit l'honnête capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise: 1° comme indemnité de nos fatigues; 2° comme inutile au marquis, puisque nous le tuerons; 3° comme prix de la nourriture du prisonnier de guerre; 4°… 5°… continua Vieille-Roche.—Assez, reprit Chanclos; trois raisons suffisent… Voyons, quel est ton avis?—Mon avis!… ton avis est mon avis… Voilà mon avis.—Adopté, dit Chanclos.» (L'Héritière de Birague, chap. XXIII.)

Sauf les dernières lignes, qui appartiennent sans contestation possible à Balzac tout seul, n'est-ce pas la façon et le tour de Walter Scott? Comme Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractères de Vieille-Roche et de Chanclos, imités des mêmes types de l'oeuvre écossaise, ont porté bonheur au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son éternel juron «par l'aigle du Béarn, son glorieux maître». Il a la plaisanterie piquante et savoureuse, menace son adversaire de lui faire «une boutonnière au ventre» d'un bon coup d'épée, et sa verve copieuse met plus de gaîté dans le roman que les lourdes et prétentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-même. Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur gouailleuse, ce ton cynique et débraillé, tout cela annonce bien un type cher à l'école romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de constater avant tout, la narration commence à s'animer et à devenir pittoresque, le dialogue à pétiller, les personnages à avoir des gestes plus naturels et moins guindés. L'imagination, à l'aide du roman historique, prenait l'essor. Pour l'art français, c'était une acquisition.