La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la façon d'une tasse de thé dans un ménage de garçon, et, par comble d'infortune, ses yeux tombèrent sur mon commencement de griffonnage.

—Ah! j'ai du remords, pour le coup, déclara-t-elle; vous travailliez, et nous venons vous distraire!… voyons! que faisiez-vous?

Il était trop tard pour conjurer son indiscrétion; je frémissais de honte et de rage au fond de mon être, tandis qu'étranglant son rire dans un verbe emphatique, elle lisait:

«La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.»

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de déflorer le mystère de mes conceptions, elle découvrit aussi l'absolue blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharnée, la diablesse affecta de relire la pompeuse épigraphe, en soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette précision machinale des êtres qui raisonnent à la volée, elle demanda:

—Pourquoi pas «la lutte de l'Hypothèse et de l'Idéal sur le terrain du
Réel?»

Oh!… comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a généralement pour les femmes d'esprit!…

Mais la portion mâle du cénacle ne résista pas non plus au plaisir de planter quelques épigrammes au flanc de mon amour-propre.

—Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'héroïsme du génie! proclamait l'un des journalistes présents, vénal ramasseur de bouts d'actualités, vulgaire «modiste» dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succès de cinq minutes.