Mais il n'était encore que dix heures du matin, et c'était à midi seulement qu'Ellen Kemp, l'héroïne de ce fait mémorable, devait faire son apparition.
Or:—«Ellen Kemp «Ellen Kemp «Ellen Kemp»
—ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la façade du Septième Hôtel de la Cent-Vingtième Rue—«Ellen Kemp avait été prise du désir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre à San-Francisco trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait, vu son absence de fortune, d'être contrainte d'accepter une proposition ou d'agréer des hommages indignes de son éducation, de sa jeunesse et de sa beauté.
«Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficultés. Ellen Kemp consentait à s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop aveugles par une ingénieuse combinaison qui lui assurerait, en même temps, un époux et une dot. Cette combinaison était bien simple: la jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait résolu de mettre sa séduisante personne en loterie.
«Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18 juillet à midi précis. A ce jour et à ce moment, miss Ellen se montrera sur la «platform» devant la porte du Septième Hôtel, et s'y laissera voir à loisir pendant l'opération, confiée aux jeunes et innocentes mains de cinq pensionnaires du Troisième Orphelinat. Le gagnant, quel qu'il soit, possédera légitimement la jeune personne, s'il le veut et s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et sa liberté.»
—Éducation! beauté! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels étaient les cris admiratifs que poussait sans fin l'épaisse masse d'hommes encaissés comme des harengs dans la Cent-Vingtième Rue dont ils emplissaient littéralement la chaussée, les trottoirs, les cafés, les «bars» de toute espèce. Car le public féminin, justifiant la statistique invoquée plus haut, était en infime minorité.
Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une pénétrante odeur d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les têtes, sur toute l'étendue de la couche vivante, voltigeait un léger nuage bleuâtre de fumée de cigares, à travers laquelle s'élevait, en spirales plus denses et plus grises, la vapeur de quelques pipes et brûle-gueules.
Mais le ciel était pur et bleu. Le soleil de juillet léchait de flamme chaque détail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un perpétuel miroitement de lumières crues et criardes.
Il y avait quantité de rigides figures de Yankees, aux grands fronts cordés de veines, aux longs traits secs, à la peau bise, à la bouche railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux lèvres. On devinait nombre d'Irlandais à leur physionomie blafarde et alcoolisée, à leur inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-là pivotaient les crânes suants et frais rasés des Chinois silencieusement attentifs.
Ces têtes de tout genre et de tout âge tournoyaient sur une mouvante cohue de torses vêtus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilatés.