La principale préoccupation de ces jurisconsultes d'élite—nous prenons ce mot d'élite dans le sens que lui prête le mandat électoral américain—avait été de ne pas aller imprudemment à l'inverse des idées reçues et de retenir autant que possible dans leur révision tout ce que les précédents errements comportaient de rationnel.
Or, on ne saurait contester à l'expédient du lynch le mérite positif d'une économie de temps et de dollars par la promptitude executive et par l'absence des budgétaires débours, sans compensation, qu'exige l'hébergement à long terme des condamnés. Il était urgent que les mêmes avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs, consultés sur ce point en de secrètes délibérations, les lyncheurs les plus éminents ou les plus influents du pays s'étaient montrés inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intégralement, quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le réconcilier avec ses détracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de légalisation.
La marche à suivre se trouvait, dès lors, strictement tracée: Il fut convenu que, dès le crime commis, l'alarme instantanée du réseau télégraphique manderait l'administration pénale de tous grades à Cheyenne—c'est le joli nom adopté pour l'essai de future capitale du Dacotah.—Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des assises, de la cassation, ainsi que le juré désigné par la majorité des détenteurs terriens et le commissaire d'État subsidiairement investi du droit de grâce, devaient se rendre, sans désemparer, au Tribunal par l'ultra-vitesse réalisable de locomobilité. Au centre d'un vaste amphithéâtre réunissant la susdite hiérarchie et la foule, le prévenu, transféré sans délai de la scène du crime sur celle de l'expiation, figurerait sur un siège compliqué, d'un mécanisme à hauteur de nuque, dit «guillotine horizontale» et récemment breveté. Le bourreau se tiendrait prêt à pousser le ressort de cette invention et, pour comble de modernisme, un médecin légal, ou physiologiste assermenté, avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant d'activité cérébrale, les observations scientifiques qu'il est devenu d'usage de noter en pareille circonstance.
L'ensemble de ces dispositions abréviatives se corroborait de considérants propres à déterminer la dialectique intime des magistrats. Il était stipulé, par exemple, que chacune des Cours serait représentée par un seul titulaire, attendu l'indispensable nécessité d'éviter les retardants conflits d'appréciations. Par les mêmes motifs, un unique délégué revêtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand Jury composé des notabilités les moins transigeantes de la classe capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du réquisitoire et de la défense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts contraires laissent la cause en l'état et n'aboutissent qu'à l'usure du temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances prétendues atténuantes, telles que faiblesse d'entendement, éducation perverse, misère éperdue ou toute autre anomalie inhérente à la personnalité de son client. Or, les confectionneurs de la réforme avaient rigoureusement résolu de passer outre à n'importe quelle concession dans ce sens: Leur théorie tendait à terrifier les aspirants-malfaiteurs et non à susciter la vocation, à développer l'expérience des gredins par une absurde publicité d'abondants détails sur les forfaits commis. La situation privée ou les aptitudes caractéristiques des délinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets de minime importance, comparativement à cette suprême manifestation d'intérêt public: la peine capitale érigée en exemple? Au cours des délibérations, nos honorables légistes s'étaient arrêtés, sur ce chapitre, aux décisions «lyncheuses» les plus radicales: ils n'avaient pas redouté de dédaigner, au préalable, comme autant de déclamations intéressées, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient à l'avenir. Les exécutions éventuelles d'innocents personnages et leur réhabilitation posthume semblaient presque souhaitables à ces impassibles doctrinaires, en ce qu'elles associent au crime l'idée, exacte au fond, d'une solidarité sociale et proclament ainsi dogmatiquement la préjudicielle efficacité du droit de punir.
Aucune défaillance subversive n'altérerait donc la rigueur du tribunal, uniquement chargé d'estampiller le lynch d'une décente apparence officielle. Le cérémonial enfin admis assurait un superlatif excès de précipitation. Chacun des magistrats spéciaux n'avait à dire qu'un mot pour formuler son arrêt respectif. L'énoncé du crime, la condamnation, le refus de recours et de grâce voleraient ainsi de bouche en bouche en une seule phrase à peine prononcée que déjà le médecin expert questionnerait la tête décollée par le bourreau…
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Après ces explications en guise de préface au procès de Will Jyns, le précité journal de l'Ouest rapporte de l'audience le récit suivant dont on appréciera, croyons-nous, la frappante concision:
«L'amphithéâtre est bondé. Le respectable corps judiciaire prend place sur l'estrade en face du public.
«Le délégué des jurés se tient à gauche, le commissaire d'État à l'autre extrémité. Flanqué de l'instruction et de la cassation, le président des assises siège dans le milieu.
«Plus loin, à droite, devant le médecin et l'exécuteur restés debout, on aperçoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lié par des câbles au célèbre fauteuil coupe-tête dont l'ingénieux siège-cercueil s'ouvrira tout à l'heure pour engloutir le corps…