L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouillée d'un coup d'épingle d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces curiosités organiques et leur application dans les moeurs.

«Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle était, poursuit-elle, la préoccupation dominante du législateur. En conséquence, tout indigène était tenu de mourir pour son pays et cette clause, prise à la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens de détachement et de vaines protestations platoniques. On mourait, mangeable, à quarante ans révolus, époque où dans la pleine maturité des chairs l'âme s'éteint volontiers aux illusions.

«L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprimé, sauf pour la caste des administrateurs chargés du souci gouvernemental, sorte d'aristocratie sénatoriale formée, cela va de soi, par le notable et ses associés. On prit soin, toutefois, d'ôter toute apparence d'arbitraire à ces macabres destinées des masses; on les revêtit d'une surface de légalité, grâce aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans exception, étaient astreints à comparaître à tour de rôle et, jugés coupables sur n'importe quel méfait petit ou grand, encouraient invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec exécution ajournée jusqu'à l'âge comestible.

«Le délit le plus souvent imputé devant ces juridictions était celui de jalousie ou d'opposition contre les promiscuités nécessaires. Les crimes de cette nature se décrétaient de haute trahison, car le Code civil avait placé le mariage à l'abri de toute entrave morale et de toute police contractuelle ou restrictive. Sauf empêchement physiologique, la nubilité déterminait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale, non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il était interdit aux divers sexes en présence de ne pas aimer, séance tenante. Les promenades, les réunions de théâtre et de cafés-concerts, les bals et fêtes publiques, etc., fournissaient aux représentants de l'autorité l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, résultat recherché avec plus ou moins de désintéressement et de raison par les économistes des centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les régions cannibales où le prolétariat figure un objet immédiat de consommation.

«Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une existence aisée. Il n'était guère tenu qu'à pulluler bibliquement au profit de la sustentation concitoyenne. L'idéal des plus récents socialismes semblait dépassé. Les femmes seulement occupées de toilette appréciaient, comme il le méritait, leur joli privilège d'inconstance permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur forcé des autres plèbes par le paiement final en nature de leur dette à l'État.

«Assis, deux fois le jour, à des banquets gratuits, le public se livrait à des dégustations de contemporains qu'accommodaient savamment les cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait à ces agapes le supplément d'aromates destinés à le rendre plus tard lui-même digestif,—une sorte d'anticipation d'embaumement,—et l'on ne saurait trop dire à quel point la sévère interdiction, ordonnée dans ce but, des alcools, des nicotines et autres dépravations empoisonnées, augmentait par contre-coup, les chances d'hygiène et de moralité générale….»

De vifs applaudissements montrèrent le bon effet produit par cette observation sur les membres de la Société de Tempérance.

«Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions anthropophagiques également propres à fortifier et viriliser les esprits. Le duel à mort, par exemple, était inévitable à la moindre injure. Le suicide passait pour la conséquence instantanément exigible de toute ostentation de pessimisme, de même qu'il convenait, en certains cas, de savoir «mourir de rire» ou «mourir de plaisir» comme on le disait. Les comédiens eux-mêmes, mettant cette outrance de sincérité dans leur métier, étaient toujours prêts à succomber pour de bon, parmi les péripéties et fins de drames, etc., etc. Ces catégories de prématurés décès alimentaient le stock des primeurs.

«Quant à la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la limite d'une carrière comblée d'insouciance et de paresse. L'exécution, il est vrai, s'opérait d'une façon persuasive et non tortionnaire, dans des salles réservées, pendant les séances de musique, les cérémonies religieuses et autres prétextes de réunion, au milieu de l'indifférence polie qu'avait créée l'habitude. La sortie s'interdisait à ceux dont la funèbre situation judiciaire arrivait à échéance, puis une espèce de guillotine-rôtissoire, ingénieusement narcotisée, les transportait directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.

«Mais quelles étaient les cérémonies religieuses dont il vient d'être parlé?…»