Cette question surexcite, on le conçoit, l'intérêt de la Société de
Tempérance, en grande partie orthodoxe….

«Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations à la fois métaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait fait graver ces grandes paroles des Écritures: «Il est notre Dieu et nous sommes le peuple de son pâturage…, le troupeau que sa main conduit.» (Ps. XCV—6-7.) Et encore: «Ta face est un rassasiement de joie.» (Ps. XVI—11.) En suite de quoi les saints exercices ne se terminaient pas comme ailleurs par de fictives et poétiques oblations transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de s'étendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture spirituelle autant qu'effective de la congrégation. Les sentiments extatiques et carnassiers de l'Église nationale, le besoin de manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une «théophilanthropophagie réelle.» Et de quelle ferveur le notable négociant eût dévoué sa propre personne à ce genre d'édification, si son vieil état de maigreur n'en avait fait une hostie par trop insignifiante!…»

Les frémissements de barbe de Jonathan soulèvent à ce passage des rires qu'augmentent encore l'onction prédicatrice affectée par Mme Gulf.

«Faute d'être propitiatoire par lui-même, soupire-t-elle, l'apôtre recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on peut assurer qu'il ne ménagea pas les supplications pour y décider certaines personnes de sa famille douées d'un embonpoint plus liturgique, par exemple, sa belle-mère….»

Une ovation éclate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des détails intimes mentionnés par sa fille.

«Mais rien ne cadrait mieux avec ces idées philanthropicides, reprend Mme Gulf, que la façon dont il fut convenu de diriger les choses de la guerre. Hélas! oui! malgré son isolement océanien, malgré sa facile destinée communiste, la jeunesse mâle insulaire s'enfiévrait périodiquement, comme les autres peuples, d'héroïques ardeurs de bataille. Le législateur avait tenu compte de ces propensions belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu d'être, comme partout ailleurs, un motif de tuerie stérile, elles fournissaient à cette Polynésie des ressources incalculables de ravitaillement. En conséquence, on octroyait au militarisme une île entière avec terrains appropriés et tous genres de travaux de fortification. Les amateurs de massacre légal s'enrôlaient, à leur choix, dans l'un des deux corps d'armée dont le choc devait avoir lieu chaque année pendant les bonnes conditions climatériques du printemps. A cette fin, les journaux attisaient la haine que les différences d'uniformes fomentaient entre les régiments. On excitait même à des luttes anticipées les fantassins de costumes divers qui se rencontraient par hasard dans les rues. Les généraux entretenaient la fureur par d'homériques défis échangés dans les gazettes. On ne tolérait d'ailleurs aucune jactance inefficace. Les calculateurs de stratégie, les inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement à l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le dévouement charitable ou religieux, décelées par la police chez les individus des deux sexes, conduisaient à l'immatriculation rigoureuse dans les cadres des aumôneries et des ambulances. Les déclamations en l'air n'étaient pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui bénéficie, tout ce qui s'amuse, enfin, des misères de la guerre, participait inexorablement au combat annuel. Les proclamations suprêmes des généralissimes ouvraient l'ère décisive; l'embarquement se hâtait dans le fracas des hurrahs patriotiques et les opérations s'engageaient dès l'arrivée, sans autre méthode que l'indistincte entre-tuerie de tous les belligérants. La seule gloire reconnue comme utile était d'être mort. Le Te Deum subséquent ne solennisait que les cadavres. C'était une guerre à qui perd gagne et, différemment du reste du globe, on dédaignait les rares survivants comme des vaincus jusqu'à leur revanche à la prochaine affaire. Contrairement, encore, aux suites usitées dans les pays à régime culinaire moins raisonné, les sanglantes journées procuraient aux indigènes une nouvelle phase d'abondance, et de calme….»

Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire où s'accumule évidemment un excès de sarcasme. Elle continue, néanmoins, placide:

«Quelques années de ce système et deux ou trois «campagnes» plus particulièrement fructueuses achevèrent, dit-elle, de porter au point maximum la richesse budgétaire et les satisfactions civilisées des indigènes. Le notable négociant, l'illustre fondateur de ce bel état de choses crut le moment arrivé de faire triompher son voeu de présidence en préparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui semblait digne d'être proposée comme exemple au reste de la République. Il joignait cette préoccupation aux devoirs accoutumés de son trafic, lorsqu'il entreprit, l'année dernière, l'excursion dont l'oratrice doit, enfin, se décider à parler….»

L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf manifestent tout ce que ce genre d'ornement séparé du reste de la figure peut exprimer d'impatience et d'irritation.

Mme Gulf, pourtant, reste un peu méditante,—comme alarmée par le côté scabreux de ce qui lui reste à dire,—son hésitation est exquise à consulter sa montre, tenue de la même main qui remue le verre d'eau sucrée….