«Blackhumbugland en feu!—Désastre énorme, flamboiement général!—Villages calcinés!—Fuite éperdue des bêtes et gens! Terrible exode de carnassiers et reptiles!—Tableaux navrants! (Voir nos dessins.)—Informations complémentaires sous presse! (Voir nos autres éditions)….»
Nous bâclons les remplissages d'un tour de main. L'affreux compte rendu se débite déjà sur le rail. Nos millions d'abonnés vont frémir d'une terreur illustrée et «à suivre.»
Ce qui fait que le fil continu nous crible de dépêches. Les commandes ruissellent: «Des détails, encore, encore!» insiste la vente en gros. Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des flammes parmi la neige plus drue. Les communiqués d'Edwards acquièrent une netteté locale, précise, officielle. Nous perpétrons de plus en plus saisissants reportages:
«Infâme attentat, développons-nous.—Poursuite des incendiaires.—Bande de dynamistes conduite par une femme.—On donnera les noms (lire l'édition qui suit)….»
L'appareil d'Édison, en effet, nous livre sans retard la liste des chauffeurs avec des à-peu-près de signalements. Edwards compulse le «Panthéon photographique des célébrités» d'où nos dessinateurs improvisent d'approchantes silhouettes. Une paire des insurgés affecte, justement, de ressembler aux éligibles Tom et Jack; un troisième gante le profil du violent barbouilleur X…, et la cheffesse—une amusante détraquée du meilleur monde—incarne rieusement la frimousse de la jolie pirouetteuse Z….
Notre deux cent trentième tirage réalise ainsi le «nec plus ultra» de l'exactitude.
Mais les choses, édisonne-t-on, vont moins bien pour les révolutionnaires. Le bruit court qu'on est sur leurs traces. Ils se cacheraient à New-Puffbristol. Les dépistera-t-on? Leur tête est mise à prix. On offre un chiffre incalculé de dollars. Une société se crée par actions pour capter le boni. L'Express-Times est de moitié s'il assure la prise. Il faut, coûte que coûte, atteindre New-Puff avant les policiers, répandre les portraits, cerner les bandits d'un inexorable éclat de notoriété.
«Plus vite!» hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde correspondance électrique. Et l'Express-Times, vomissant ses myriades de feuilles à chaque tournoiement de roues, s'envole surhumain, ou surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige, sous le ciel toujours plus noir; c'est comme le rêve d'une bête d'épouvanté d'Apocalypse fondant sur les réprouvés de Puffbristol, un galop de démence qu'Edwards éperonne de ses cris fous: «Plus vite! plus vite! plus vite!….»
Nous arrivons! New-Puff n'est plus qu'à dix milles, au creux d'un puits des Cordillères. Déjà nous dévalons à pic. Mais cette neige maintenant, c'est de l'enfer contre nous: c'est une avalanche, une tourmente, une trombe, un cyclone; elle nous ouate d'un linceul; la Crampton la balaye dans l'ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails. Le train patine, d'effroyables silences des rotatives marquent le glissement des roues. Tout à coup un choc atroce: nous avons déraillé; nous sautons d'horribles heurts sur les pointes des rocs.
Excessif, alors, de génie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le drame qu'une source spéciale d'information: l'accident vécu, le fait divers chez soi!…