«Trois centième édition! redige-t-il impassible.—Imminent péril de l'Express-Times!—Un déraillement sur un abîme!—Catastrophe probable.—Le «rail-newspaper» va s'effondrer!—Mais confiance et persévérance:—Il ressuscitera: les actionnaires….»

Je n'eus pas le courage d'en entendre plus long. Affolé, je m'élançai sur le sol: la neige amortit ma chute; je me retrouvais à l'abri de la gare de Snowtown, sise à mi-côte. Sous mes yeux l'Express continue de plonger en cerceau dans l'entonnoir de New-Puff.

Des essaims de bouts de papier floconnent éparpillés comme un supplément de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, hélas! les dernières lignes d'Edwards: le râle déchirant—et déchiré—de l'Express-Times:

«Les actionnaires! lisais-je au gaz de la station…. Bénéfices assurés! Succès certain!… Invention sublime!… Devoir, patrie!… Entreprise nationale!… Cinquante pour cent!… etc., etc….»

C'était l'appel de fonds…, l'obstiné boniment «in extremis…»
Survivront-ils!… Est-ce leurs cris que j'entends monter du gouffre?…

J'entre au bureau de poste de Snowtown et je vous télégraphie à tout hasard, exténué, halluciné, demi-mort….

La suite à demain….

LE THÉATRE DE LA MISÈRE

Et les coudes sur la table, le cigare entre les dents, bien à son aise dans un des coins du salon, l'oreille caressée par le doux bruissement des causeries de la «famille,» l'odorat chatouillé par les fumées de la tasse de thé largement imprégné de rhum, dans un état d'esprit, enfin, et de corps éminemment confortable, l'excellent M. Nephtali Cripple jetait sur de frais feuillets de papier vert tendre, à la dernière mode, l'historique de sa journée d'arrivée à Cleveland (Ohio).

L'ami Ruben Pratt, d'ailleurs, avait vivement engagé Cripple à tenir la promesse formelle faite à Mme Cripple de la tranquilliser le soir même sur le compte de son mari; de plus, il fallait se hâter, car le courrier filait par l'express de minuit et, déjà, neuf heures avaient sonné.