Par suite de quoi le fortuné Cripple imprimait au beau porte-plume de nickel une danse véritablement étincelante sous l'éclat des bougies. Il eût voulu, de grand coeur, communiquer tout d'abord à Mme Cripple l'exès de joie qu'il avait peine à contenir; mais force était de résumer les événements dans leur ordre successif et de raconter le début morose de cette journée, que tant de bonheur inattendu devait embellir à la fin.

De sorte que, tout en souriant à l'idée des nouvelles suprêmement heureuses qu'il tenait en réserve, M. N. Cripple poursuivait une assez triste narration.

Et voici quel avait été le début de son épître, dont on pourra, par la même occasion, lire la suite:

A Madame Jenny Cripple, au champ de foire de New-Brighton (Mass.ts)

Ma chère femme,

Malgré la longueur du parcours et cette glaciale pluie d'octobre tombée toute la nuit, je suis arrivé bien portant, ce matin vers l'heure du déjeuner, au splendide Yankee-Doodle-Hôtel. L'ami Pratt avait fait préparer le repas pour deux dans sa chambre, et m'attendait à table près d'un feu flambant.

Je devins muet de saisissement à la joie de le revoir après une si longue séparation, des pleurs me suffoquaient, la parole s'étranglait dans ma gorge. Figurez-vous qu'il n'a guère changé, bien qu'il dépasse aujourd'hui quelque peu la trentaine. C'est toujours le même visage: long, un peu pâle, avec le grand front sur lequel se dresse un bouquet de cheveux crépus; le même sourire légèrement moqueur sur les lèvres serrées, les mêmes yeux noirs qui paraissent voir clair jusqu'au fond de la conscience des gens. Il me semblait tout jeune encore dans son coquet habillement gris-vert à grands carreaux rouges.

Mais vous ne sauriez croire quel cachet de supériorité les continuels efforts d'intelligence et d'énergie ont mis sur ses traits. On comprend qu'un pareil homme devait infailliblement réussir dans la vie. C'est au point qu'après les premiers compliments de bienvenue je me trouvai singulièrement intimidé, sachant à peine lui répondre. Pourtant, je dois en convenir, son accueil fut cordial; il s'informa de votre santé, ma chère petite femme; il assura qu'il nous chérissait l'un et l'autre comme jadis, puis il me pria de me mettre à table sans plus de façon, et de manger du meilleur appétit.

J'avais une faim de voyageur et le repas était trop choisi pour qu'il fallût me presser davantage; mais, à ma place, ma chère, vous seriez morte mille fois d'impatience et de dépit devant l'air indifférent et distrait de l'ami Pratt pendant cette réception. Tout en m'écoutant avec une apparente bienveillance, il semblait ne pouvoir se détacher de ses préoccupations. Mes efforts pour animer l'entretien échouaient contre ses propos décousus. Pas un mot, d'ailleurs, des belles promesses qu'il nous avait fait entrevoir dans sa lettre et qui nous décidèrent à cette ruineuse excursion. Il alla même jusqu'à me remercier d'être venu le surprendre, comme s'il avait oublié le soin pris par lui-même de déterminer le jour et jusqu'à l'heure précise de notre rencontre. S'amusait-il à me déconcerter ou bien est-ce vous, mon excellente femme, qui, naguère, donniez une preuve de clairvoyance en me recommandant de ne pas trop m'illusionner sur les bonnes intentions de notre ancien camarade? Voilà ce que je me demandais, tandis qu'une lourde tristesse, je l'avoue, me tombait sur le coeur.

Vers le dessert, cependant, grâce à quelques rasades, la situation se détendit quelque peu. Pratt lui-même parut vouloir prendre l'initiative des épanchements amicaux: