—Mon brave Cripple, se mit-il à dire, combien je suis heureux de pouvoir encore une fois vous remercier de m'avoir sauvé la vie! Hein! vous rappelez-vous cette soirée au Casino de Baltimore, il y a dix ans? Quelle émotion!

—Bah! laissons cela, répondis-je, je ne fis que remplir mon devoir d'ami.

—Non, non! je veux y revenir, s'écria vivement Pratt, lequel, vous le voyez, n'est pas un ingrat. Sans vous, j'étais un homme mort, poursuivit-il. Le personnage avait positivement glissé deux balles dans le pistolet magique; le coup à bout portant devait me trouer la poitrine, au lieu d'y faire apparaître l'innocente dame de coeur. Mais vous, l'oeil au guet, sous votre modeste livrée de compère, avec quelle courageuse promptitude vous avez détourné le meurtre et terrassé l'individu!

—La destinée vous protégeait mieux que moi, répliquai-je: elle vous suscitait une de ces aventures retentissantes, si favorables à la vogue d'un artiste. Personne à Baltimore n'ignorait le grief de votre assassin: ce mari tragique et ridicule vous avait confié sa femme en plein théâtre pour votre intéressante expérience d'invisibilité: et la dame avait été si bien escamotée qu'elle ne reparut que quinze jours plus tard…

Ce galant incident assurait du premier coup votre célébrité de prestidigitateur et d'illusionniste…

Il m'interrompit d'un ton assez railleur.

—Belle chimère aujourd'hui que ma célébrité, dit-il, si vous n'aviez empêché ce gentleman de l'escamoter par le procédé le plus direct et le plus sûr!

—Allons donc! insistai-je, que pouvait ce malheureux! Vous aviez votre étoile, vous étiez invulnérable!

Le vin me montait passablement à la tête et, de plus, la froideur sarcastique de Pratt me surexcitait. Je ne pus résister au besoin de parler à coeur ouvert et de comparer sa brillante situation à la mienne, restée si modeste et si laborieuse.

—«Oui, continuai-je, avec une extrême véhémence, oui, les uns sont nés pour triompher, les autres pour rester dans l'ombre. A quoi m'ont conduit, par exemple, mes travaux et ma bonne volonté durant tant d'années. Je suis encore aujourd'hui, comme à mes débuts, le vulgaire escamoteur de foire. Je continue de porter la longue robe de magicien pour dissimuler des accessoires dans les manches; je manipule toujours mes anciennes boîtes à double-fond et, selon la vieille méthode, je déclame les abracadabras du vocabulaire satanique, afin que mes spectateurs n'entendent pas le bruit des fils de fer tirés par ma femme dans la coulisse. En somme, je n'ai pas su dépasser l'abc du métier: voilà pourquoi je végète dans la tourbe des saltimbanques et pourquoi je n'exerce, le plus souvent, qu'à titre de remplissage dans les cirques et les baraques de marionnettes et de chiens savants.