«Vous, dès le début de votre carrière, vous vous êtes révélé comme un artiste supérieur; vous avez eu de l'audace et des inspirations. Vous osiez monter sur les planches en simple habit noir, comme un gentleman, réalisant enfin la noble devise: «rien dans les mains, rien dans les poches.» Sous ce costume vous improvisiez des speeches pleins de finesse et de distinction; vous parliez avec la grâce légère et correcte d'un véritable homme du monde, ce qui fait qu'en dehors des représentations de théâtre on vous demandait à prix d'or des séances particulières dans les salons les plus fashionables. Et que de jolis tours vous inventiez! que de trucs ravissants, d'une exécution simple, et pourtant inimitable, tant elle exigeait d'adresse et d'aplomb:
«Quelle surprise dans la salle lorsque vous changiez les montres les plus vulgaires en montres à répétition et à carillon. Quel délicieux joujou que ce ballon miniature s'élevant sous le lustre et dont un automate minuscule assis dans la nacelle dirigeait les allées et venues au gré des assistants; charmant secret de navigation aérienne dont vous seul, on peut le dire, possédiez tous les fils. N'était-ce pas comme une merveille de contes de fées lorsque ce bouquet de roses blanches froissées entre vos doigts s'effeuillait et s'envolait sous forme d'une nuée de papillons! Combien d'autres trouvailles encore, dont le faire énigmatique tenait du prodige. Oui, c'est incontestable: vous aviez dans l'imagination le mystérieux je ne sais quoi sans lequel nous ne sommes, mes pareils et moi, que des imitateurs de bas étage. Aussi votre renommée s'est-elle faite d'elle-même. Vous voyagez glorieusement à travers toute l'Amérique avec un magnifique théâtre ambulant qui porte votre nom et dont les représentations ont un continuel succès d'enthousiasme. Oh! c'est justice et cela vous est dû, je m'empresse de le reconnaître, ajoutai-je emporté par un excès d'amertume qui se trahissait enfin; certes, vous pouvez bien vous gausser de moi qui suis un humble ouvrier, car vous êtes, vous, mon cher Pratt, un homme de génie…»
Vous voyez, ma bonne amie, que, pour la défense de nos intérêts, je n'ai rien de cette timidité dont vous m'accusez si souvent. Je ne cachais pas, je pense, au camarade le tort qu'il avait eu de me berner d'espérances et de m'entraîner, par pur caprice, à de gros frais de voyage.
Lui, pendant mon bavardage, s'était replongé dans sa rêverie et ne m'entendait que d'une oreille.
—Vous appelez cela du génie, dit-il pourtant, en se levant tout à coup d'une façon assez brusque; vous appelez cela du génie?…
A son tour, je le croyais lancé. Mais non! Il arpenta la chambre, il mit son chapeau, et d'un seul geste, qui m'engageait à mettre aussi le mien, il m'indiqua que des affaires sérieuses le forçaient à sortir sur-le-champ.
Nous quittâmes, en effet, le Yankee-Doodle-Hôtel et nous suivîmes, dans les rues, le courant de la multitude. Pratt voltigeait d'un trottoir à l'autre, rapide et distrait, ayant aux lèvres le sourire que je lui surprenais autrefois lorsqu'il machinait quelque prestige inédit. C'est tout au plus s'il m'adressait par-ci par-là quelques phrases en l'air. Il s'excusait d'être si peu communicatif: La saison foraine s'était terminée la veille; il devait régler le déménagement de son théâtre, rude besogne, compliquée de mille détails! Vite, marchons, marchons! Et j'emboîtais le pas, fort humilié de le voir aux prises avec le tumulte de ses idées, tandis que la déception mettait comme une sorte de vide dans ma cervelle.
Par bonheur, l'emplacement forain n'était pas loin de l'hôtel. Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche, sur une vaste plaine où grouillait la foule et le bruit au milieu d'un encombrement de chevaux, de chariots, de boiseries déposées par tas, de toiles peintes étendues à terre ou roulées par piles. La plupart des petites baraques étaient déjà débarrassées de leurs cloisons de planches et ne dressaient plus, sur le ciel pluvieux, que les madriers de leur carcasse intérieure.
Seul le «Pratt's Théâtre,» imposant comme un steamer parmi des barques, subsistait encore en entier, prolongeant sa vaste façade et déployant son enseigne à brillantes lettres rouges entremêlées de diables noirs. Un escalier d'une vingtaine de marches conduisait au contrôle et aux entrées du public ménagées sous un superbe baldaquin de velours cramoisi frangé d'or. Trois gentlemen en toilette sévère attendaient sur cette plateforme et saluèrent gravement l'ami Pratt dès qu'il parut.
—Pardonnez-moi, me dit-il, je dois travailler avec ces messieurs. Vous me retrouverez ici tout à vous dans une heure. Amusez-vous jusque-là du mieux que vous pourrez.