Il disparut, sans autre explication, derrière la tenture; je restai seul, plus froissé que jamais des façons cavalières de l'ami Pratt. Et puis comment tuer le temps sous cette pluie fine qui me perçait les os? Toute la population des saltimbanques: les écuyers, les acrobates, les montreurs de bêtes, les diseurs de bonne aventure, les bimbelotiers et leur innombrable marmaille travaillaient dur à plier bagage pendant que les femmes mijotaient des victuailles graisseuses sur des fourneaux que le vent et la brouillasse de pluie faisaient fumer.
C'était pitié de les voir patauger dans la boue, ahuris par l'encombrement, exaspérés par le va-et-vient de la masse de curieux qu'attire toujours cette scène de départ. Pour moi, j'en avais assez de ce tohu-bohu que nous ne connaissons que trop, ma chère femme, et j'avais résolu d'aller flâner tranquillement dans les rues voisines, lorsque, à l'extrémité de la plaine, je me trouvai pris dans un groupe nombreux évidemment attiré par quelque théâtre encore en fonctions.
Je me faufilai avec peine jusqu'aux premiers rangs, pour savoir quel genre d'exhibition gardait ainsi jusqu'à la fin la faveur du public. Je ne m'attendais pourtant à rien de bien extraordinaire: mais quelle fut ma stupéfaction et comment vous dire à quel point ce que j'avais devant les yeux était étrange, inattendu, sinistre et repoussant?
Imaginez une ignoble masure en vielles planches crasseuses, épaves de mer ou rebuts de démolitions grossièrement clouées l'une sur l'autre et soutenues aux quatre angles par des pieux pourris fichés en terre. Quelques lambeaux de toile goudronnée et de feuillets de zinc érodés formaient la toiture. Il y avait sur la gauche un semblant de fenêtre bouchée d'un papier graisseux, et, dans le milieu de la cabane, une porte en voliges arrachée à moitié de ses gonds. Le ruissellement de la pluie étalait un vernis blafard sur cette bâtisse pareille aux cahutes en ruine qui s'effondrent dans les terres vagues des banlieues et servent de refuge à toutes sortes de rôdeurs.
Mais ce qui achevait de donner à ce repaire un aspect désolé, c'était une pancarte accrochée à la porte et montrant, charbonnés en grosses lettres, ces mots lugubres:
THÉATRE DE LA MISÈRE
En outre de cette enseigne, on avait, par-ci par-là, tracé à la craie sur la façade des inscriptions conçues à peu près en ces termes:
«Dobson et Ce.—Indigence et mendicité.—Nombreuse famille.—Infirmités variées, maladies incurables.—Complète incapacité de travail.—Dénuement absolu, misère noire.—Pas de pain, pas d'habits, pas de feu.—Souffrances inouïes, angoisses perpétuelles.—Décès possibles, agonies toujours imminentes.—Ont battu le pavé des principales villes et capitales.—Auront l'honneur de crever de faim dans cette localité pendant toute la durée de la foire, etc., etc., etc.»
A l'intérieur, on entendait le bruit d'une dispute où dominait une voix de femme. Un mouvement d'impatience parmi la foule indiquait qu'on attendait une fin de séance pour entrer à son tour. Après quelques instants, en effet, une fournée de spectateurs sortit de la baraque, et le dernier, sur le pas de la porte, je vis apparaître, humble et douloureux, affreusement maigre et rafale, le père Dobson lui-même, le chef de la troupe, venant faire son boniment.
Oh! parade poignante et terrible paillasse!