Chétif, frissonnant, tête basse, il résumait tout ce que la bataille de la vie peut accumuler de défaite et d'abaissement sur un être. Ses cheveux, sa barbe au poil gris-roussâtre, se brouillaient comme une nuée de poussière autour de son visage où les rides s'enfonçaient dans une pâleur de cire, où le regard éteint par les larmes blêmissait sous d'épais sourcils. Ses épaules se voûtaient contre la nuque, son torse vacillait sur le tassement des genoux. Il ramenait d'une main les revers d'une vieille houppelande de laine sur le creux de sa poitrine nue; l'autre main pendait morte à son bras paralysé; ses jambes grelottaient sous les déchirures d'un pantalon d'étoupe moisie qu'avait mâchée la vermine.
Mais ce n'était rien que ce déguenillement et cette décrépitude. Il fallait voir l'expression d'éternel désespoir incrustée dans son masque de crève-la-faim, et l'excès de découragement amassé dans ses yeux lorsqu'il manifesta l'intention d'implorer la foule.
On fit silence, et le vieux parla.
—Pitié, bonnes gens, pitié; tout cela est vrai,—dit-il en étendant péniblement le bras vers les avis barbouillés sur la devanture. Nous sommes des souffreteux, des impuissants, des écrasés sous l'implacable fléau de la misère. Depuis toujours et sans rémission jusqu'à la mort, simplement, nous sommes les pauvres. Il en est d'autres qui promènent leurs plaies dans les rues, tendent la main aux passants et racontent les tortures endurées chez eux, dans le bouge ou le chenil. Mais on se détourne croyant qu'ils mentent. Eh bien! moi, je ne trompe personne; j'ouvre ma tanière à tout venant et je dis: Entrez, rendez-vous compte. Venez voir Job et les siens sur leur fumier: venez voir l'abjection, l'abrutissement, les souillures, les dégoûtantes affres des vrais pauvres sous leur toit, dans leur enfer. Entrez, petits et grands: il est utile de savoir, il est bon de s'apitoyer. Entrez, c'est réel et terrible, cela déchire le coeur et ne coûte pas cher. Ainsi qu'au premier mendiant venu, chacun donne ce qu'il veut. Pas de duperie. On ne fait l'aumône qu'en sortant, lorsqu'on a bien vu, lorsqu'on est bien navré, quand les pleurs ont jailli. Allons, pitié, bonnes gens! Suivez le monde, entrez au théâtre de la misère, entrez, entrez!
Sa voix tremblait en éclats vibrants comme le souffle d'une profondeur d'entrailles où la faim a largement creusé le vide; pourtant, elle se traînait dolente, et l'homme, à la fin, semblait défaillir. Mais il n'eut pas besoin de prolonger ses supplications. Le théâtre Dobson jouit évidemment d'une grande popularité. La harangue était à peine achevée, que la foule se précipitait dans l'intérieur de la baraque, où je me trouvai bientôt moi-même entraîné par le courant.
Alors, quel spectacle à fendre l'âme, quel épouvantement de cauchemar mille fois plus atroce que ne l'avait fait prévoir l'homélie du vieux!
Vis-a-vis de l'espace où le public entassé restait debout, s'ouvrait entre les murs enduits de plâtres boueux, tapissés de touffes de toiles d'araignée, un honteux réduit, un gîte infect, tel que les lamentables maisons des quartiers populaires en ont sous leurs combles. Un peu de lumière morte coulait à travers le papier huilé de l'unique fenêtre et filtrait avec la brume par les trouées du toit. On ne discernait d'abord qu'un ramassis de haillons pendus aux parois, un éparpillement de chiffons et de débris de meubles couverts du linceul poudreux des moisissures séchées sous la poussière. Puis, l'oeil fouillait mieux dans cette pénombre et discernait quelques détails: la saillie d'une poutre se prolongeait contre la cloison de droite en manière de banc; dans le fond, sous un amoncellement épais de vieilles hardes, un semblant de matelas plaqué contre terre se dépaillait par de larges entailles et figurait l'espèce de litière où toute la famille Dobson, sans doute, s'abat pêle-mêle la nuit; des tessons de faïence traînaient; un fourneau de terre lézardé jusqu'au gril, boitait dans un coin sur un écroulement de cendres.
Au bout de quelques instants, enfin, on voyait l'ensemble de cette désolation: le mauvais rêve se précisait, et c'était terrifiant. Des êtres vivaient dans ce fouillis d'ordures; des têtes émergeaient de ce tas de loques et d'immondices. Sur la couche de paille, au fond du taudis, un individu, couvert à peine d'une chemise de coton roussâtre et d'un pantalon de toile dont les bouts frangeaient autour de ses pieds nus, dormait à plat ventre, efflanqué, roidi, pareil à ces longs cadavres étiques qu'on expose sur les dalles des morgues et dont on devine, au premier coup d'oeil, le suicide par misère. A droite, sur le banc rivé au mur, fagotée de nippes déteintes qui se confondaient avec les faisceaux de guenilles suspendues autour d'elle, une vieille femme, assise, les coudes aux genoux, serrait entre ses poings décharnés une face livide où, dans l'ombre des cheveux gris en désordre, le regard fixe dardait une flamme de colère sourde.
A sa droite, une fille d'une vingtaine d'année, frêle et gracieuse, en dépit de son accoutrement de pauvresse, mais le visage envahi d'une pâleur fanée, s'abîmait les yeux à rapiécer un reste informe de défroque. Par moments, elle interrompait ce travail et croisait les mains sur sa poitrine secouée d'un déchirant accès de toux. Au milieu de ce galetas, parmi les saletés éparses, s'accroupissait une fillette, aux traits amincis, qu'enveloppait de clarté d'or une chevelure blonde dont les frisures retombaient jusque sur les sourcils; vêtue seulement d'un pan de bure noué à la taille, elle berçait entre ses bras nus une poupée vaguement façonnée à l'aide de quelques bouts d'étoffes et caressait ce mannequin d'un regard profond où l'étrange expression de tendresse ou d'inquiétude enfantine faisait peur.
Mais dans la torpeur répandue, quel drame farouche se préparait et quels furieux cris de souffrance j'allais entendre!