Il pressa contre un ressort au centre de la boule: l'hémisphère supérieur pivota sur une charnière et se releva comme un couvercle. Nous fourrâmes à tour de rôle nos index et nos pouces dans les entrailles de la boîte, et nous en retirâmes, l'un et l'autre, une grosse pincée d'une poudre noire, très fine, très souple au contact, légèrement humide et répandant la senteur excitante du plus délicieux tabac à priser.

Après tant d'effervescences parlementaires dans l'air alourdi d'un meeting, ç'allait être une sensation exquise, un plaisir à la fois salubre et reposant que d'introduire cette substance vivifiante dans les plus extrêmes profondeurs de notre organe olfactif, volupté si franche, hélas! si fugitive aussi, que, pour la savourer avec plus de plénitude, nous prîmes le soin d'en prolonger l'attente pendant quelques instants. Nous promenions nos doigts repliés dans l'espace comme le calice d'un encensoir, et nous balancions le vif parfum à proximité de nos narines; nous allions enfin, en savants jouisseurs, humer la délectable prise, lorsqu'une certaine partie du public déserteur fit un retour offensif.

La foule avait déjà constaté que l'édifice ne dansait pas encore sur ses bases, et que l'ordre social restait provisoirement intact. On voulait savoir les causes de ce retard; un flot de têtes grossissait au pied de la tribune; les enfants surtout, ces éternels douteurs de la réalité de Croquemitaine, passaient sous les jambes des familles et braquaient sur nous leurs yeux questionneurs. Parmi les groupes, de sourds cris d'indignation et de vengeance commençaient à retentir.

L'homme en habit noir referma l'obus et l'enfonça précipitamment dans sa poche de derrière, mais il ne laissa paraître aucune terreur; sa physionomie eut, au contraire, une singulière expression de tendresse réfléchie, mêlée de pitié et d'ironie bienveillante, tandis qu'un mouvement délicat de sa main droite effleurant la mienne, retardait, pour un moment encore, notre félicité de priseurs.

—Pauvres gens, me dit-il à voix basse, avec un ton de sensibilité qui me gagna; pauvres gens, toujours avides de chimères et de miracles! Leur espoir est maintenant dans la science; ils en attendent le progrès par un coup de foudre. Que voulez-vous? ils souffrent, il leur faut ce perpétuel mensonge du lendemain meilleur; je vous prie, ne leur ôtons pas cette illusion qui leur donne la patience et la résignation temporaire; ne laissons pas supposer que cette poudre ramassée entre nos doigts soit tout à fait inefficace; montrons de quelle puissance au moins relative elle est douée. Je vous en prie, je vous en prie! répétait-il avec une insistance que justifiaient peut-être quelques vociférations plus accentuées du public.

—Vous avez raison; oui, oui, je vous comprends, répondis-je, très pénétré moi-même des exigences de la situation.

Nous aspirâmes simultanément, d'un accord tacite, avec une vigueur calculée, la forte dose de tabac frais, et, tout aussitôt, par respect des principes, complaisamment nous fîmes explosion!…

Oui, par déférence pour les idées en cours, nous éclatâmes en un éternuement d'une telle énergie d'à-propos, d'une telle force de détonation, que la détente musculaire nous renvoya d'un seul bond au bas des tréteaux et nous projeta comme des boulets de canon jusque sur la Grande Avenue, après une valeureuse trouée à travers la cohue des couloirs….

La pluie avait cessé; un superbe pan de ciel plein d'étoiles illuminait le dôme de la rue, et mon burlesque ami, galopant en avant de toute la longueur de ses jambes, s'effaça bientôt au loin comme une ombre vague sur la blancheur du pavé.

Je me dépêchai de me rendre enfin au Cirque Irlandais, où j'eus quelque peine à conquérir une place des premiers rangs. Il y avait foule sur toute la circonférence des gradins; l'étincellement des lustres allumait un arc-en-ciel dans l'éclatante toilette des dames et des babies. Presque en face de moi siégeait, plus que jamais resplendissant, le président, M. Ward, en compagnie de mistresse Ward et de ses deux fillettes roses et blondes, jolies comme un rêve d'aquarelliste.