L'hiver, un matin, était entré dans Elysean-Park, sur l'aile d'une trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arrêtèrent tout à coup intrigués des changements réopérés soudain dans le magasin de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et, prises à la taille par des anneaux passés le long d'une tringle, elles se déployaient, serrées côte à côte, d'un bout à l'autre de la baraque, tandis qu'à quelques mètres de la devanture, M. Trum avait élevé d'énormes monceaux de boulets de neige.

Refusées, démodées, flétries, elles apparaissaient en une seule rangée, ces caricatures de la vie en noir. Le fiancé, l'amante, le prêtre, le paillasse, le fonctionnaire, le plébéien, la dame, le monsieur, ils étaient là tous, ces veules échantillons de la sottise d'être, tous ces mannequins de l'incompréhensible chimère à forme humaine, tous ces clowns de l'effarement, façonnés par l'arbitraire fantaisie, ayant aux lèvres la plaie du rire sans cause, ils étaient là, toujours paisibles, hilares, bichonnés, ridicules, dans l'attente niaise d'un châtiment, d'une fin, d'un néant quelconque…

Qu'allait-il donc se passer de drôle ou d'effrayant?

M. Trum, sans nuances de persiflage à présent, et de verve déchaînée, se hâta de satisfaire les curieux:

—On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tête de ces affres d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'âme dans la gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces désolés, ces opprimés, ces meurtris artificiels, sans haine et sans révolte, sans pensée et sans voix. Oui, l'on siffle, à cette heure, ce qu'on acclamait hier. Eh bien! on le crèvera, le pauvre spectre morfondu d'idéal à rebours. Destruction radicale!—la guerre à mort, à mort! Ce sera la nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai: l'on n'a qu'à frapper, qu'à cogner les pantins imbéciles! au hasard, dans le tas!

—Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de la fin du monde, le grand succès du jour. Cassez, brisez! criait-il, donnant lui-même le signal de l'attaque.

La cohue des bambins ouvrit la bataille à grands hurras de joie. Oh! la fête de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace s'écrasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupées culbutées, fracassées, éventrées, vidées. Ce fut une volée confuse de blancheurs où pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas; un éparpillement continu grossissant l'avalanche, où bientôt s'enfonçaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables petits cabotins de M. Trum.

Après une heure, la célèbre boutique en plein vent n'était plus qu'un amas de givre couvrant de son linceul la défunte tragi-comédie de la tristesse à la dernière mode…

Il est peu probable—soit dit en guise de dénouement—que M. Trum se préoccupe de quelque autre attraction pour l'été prochain:

L'heureuse application de la méthode Schopenhauer lui a rapporté gros et lui permet de quitter à jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant—dans un optimisme sans ostentation.