—Très sobre! grognait-il, caprice d'art pour l'art; et pas d'aventures, pas de rencontres d'individus à dialogue, la voix des choses, seulement… Oui! très habile…, mais quoi? l'amour, la science, toujours l'extériorité, toujours la réfraction de l'adventice!… Non, vieux jeu! la véritable tâche littéraire serait autre! Il faudrait savoir mettre dehors le for intime, dire le dessous de la conscience, élucider la façon séparée que ressent chaque âme d'être soi…
Flatté d'abord, puis inquiet, j'allais protester contre le surplus de noir que ces déductions mêlaient à la nuit, mais il continuait d'un tel accent de tristesse:
—Il faudrait cela, mais c'est impossible: L'inné n'a pas de verbe. Le langage ne parle que l'homme appris. L'idée interne subit la frappe de la machine à vivre et ne transparaît qu'en figures sensualisées par l'automatisme charnel. On n'est soi que copié d'un autre. Le geste, le cri, l'emportement de passion même, sont d'une famille, d'une race, d'un atavisme quelconque. Et pour rien livrer de sa conception infuse, pour rien révéler qui soit bien d'elle, la pauvre âme n'a que le silence, le souffle muet où s'étreint la puissance, l'audace, l'instinct de perfection de la pensée,—l'horrible grand silence, ton supplice, «Edwinn!» ton supplice éternel!
—Edwinn?… Farouche, tout à l'heure, la voix du frère s'éplorait presque sur ce nom. De qui parlait-il? J'eus un vague souvenir de connaître ou d'avoir lu… Edwinn? questionnai-je…
Mais il poursuivait sans m'entendre. Rien ne l'arrêtait maintenant; il venait, lui aussi, de proclamer le titre de son volume et, pas plus que moi, ne savait se défendre d'en étaler une emphatique analyse. Edwinn? parbleu! c'était la mise en scène des aberrations métaphysiques bégayées tout à l'heure, c'était le conte absurdement hoffmannesque de l'«homme sans bruit,» de l'ambitieux d'originalité que stérilise l'orgueilleuse peur d'être banal. Epris d'une fille, il méprise de moduler les rengaines toutes faites de jeune amour qui chantent d'elles-mêmes sur ses lèvres; en lutte aux batailles pour vivre, il refuse de lamenter la note connue dans l'invariable chorus des affamés; la plume tordue aux essais de prose, il succombe à vouloir transcrire autrement le «secret de son moi» que sur le mode du stylisme en cours. C'est l'incurable taciturne de ses profondeurs d'amour, de désintéressement, de doute, d'enthousiasme; puis c'est le désespéré muet des nuits de taverne, apparition aussi de maigre frac noir et de haut chapeau, tellement ivre certain soir qu'on l'ensevelit trop vite, et c'est, par suite, une mort bien digne de lui: l'écrasement crispé dans la hâte du cercueil, la suffocation du cri d'agonie, «la mort qu'on n'entend pas mourir!» hurlait le camarade, rendant à son tour l'«italique» par du trémolo de pleur…
J'examinai l'auteur d'Edwinn, peut-être l'autobiographe:
—Allons! raillais-je; il n'est pas si défunt! nous le retrouverons ce soir au cabaret?
—Vous doutez! répondit-il, rude, marchant plus vite; allons voir sa demeure…, non errante celle-là…, au cimetière!
J'emboîtai volontiers le pas. Des pâleurs d'aube flottaient dans le brouillard, les prolongements de rues émergeaient des plaques d'ombre. La ville s'éveillait, quelques lampes de boutiques jaunissaient par-ci par-là des buées de vitres; notre verve se dissipait avec l'ivresse dans ce laid frisson du petit jour! Il était urgent de paraître s'en retourner, fût-ce sans savoir où. J'allais donc, résigné, mais bientôt j'entrevis le but du chemin parcouru, j'avais maintes fois accompli le même pèlerinage; oh! je le connaissais de fond en comble, l'affligé cimetière dont le camarade prétendait me faire les honneurs.
Nous arrivâmes, amers et transis, et nous franchîmes le seuil.