Pour tout dire, l'être intérieur de Jonathan semblait ne plus devoir offrir qu'une perpétuelle succession d'enchantements.
Au théâtre, par exemple, relégué au fond d'une loge où trônaient, sur le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser d'innombrables décors, se démener des fourmillades d'acteurs. Le même public du même théâtre de Baltimore subissait, dans toutes les Amériques possibles, le charme et l'émotion du même opéra, du même drame, et récompensait par les mêmes ovations le talent des mêmes interprètes. Quelques-uns des spectateurs, les mêmes partout, s'occupaient moins de la pièce que de la mise en scène de leur propre individualité; plusieurs dames, particulièrement, ne redoutaient pas l'expansion illimitée de leurs minauderies prétentieuses, et n'hésitaient pas à provoquer l'attention de l'aréopage masculin d'un bout à l'autre du fonctionnement atomique. Jonathan se complaisait à ces détails autant qu'à l'ensemble de la représentation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mère!), son imagination s'était éparpillée à travers les prismes magiquement réfractifs de deux immenses diamants.
A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux devenaient pour lui les prototypes d'une inépuisable reproduction de chefs-d'oeuvre; à la lecture des bons livres de tous genres, il considérait avec enthousiasme que le génie de l'humanité s'affirme dans tous les recoins de l'universalisme.
Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa théorie lui parut être que l'équivalence des déplacements substantiels déterminait la naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux pères Jonathans sous tant de calottes de cieux!
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Mais qui l'eût dit? Cette dernière et touchante circonstance allait, tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors débordante de satisfaction.
Depuis plusieurs mois déjà, Jonathan éprouvait quelque remords de garder son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable épouse eut conquis le titre de mère, concurremment avec toutes les dames Bridges, il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du rôle qu'elle venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin sa conjointe à la prestigieuse conception de l'équipollence vibratoire.
L'effet de cette confidence fut terrible.
Mme Bridge communiqua la stupéfiante abstraction à Mme Sharp, et toutes deux, fixées à jamais sur l'état mental du pauvre Jonathan ainsi que sur la valeur de ses éternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre le malheureux rêvasseur une guerre de persécution à outrance.
Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, dépassait d'un coup les dernières limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout ce qui se fulmine contre les belles-mères dans l'omnimonde inventé par son gendre.