Tout entier, d'ailleurs, aux conséquences kaléidoscopiques de son invention, il ne pouvait s'arracher à la persuasion qu'au même moment, dans chaque globe sidéral, le même salon de la même maison d'une autre Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vêtus de noir et de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes de fête dans les éclats d'argent que lançait ce jour-là le soleil printanier.
Encore ébloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des fiacres, il stimulait le zèle du loueur d'équipages en lui glissant un dollar dans la main et s'épouvantait, comme philosophe, et surtout comme comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire, simultanément octroyé par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.
C'est ainsi qu'appuyé à la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan Bridge accordait à tous incidents petits ou gros, plaisants ou fâcheux, un égal et suprême intérêt.
A la mairie, au temple, où tant de contrainte s'impose aux jeunes époux donnés en spectacle, Jonathan persistait à s'absorber dans l'étude de son système. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une rencontre de miroirs, les rotondités abdominales des magistrats municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait à la dérobée sa fiancée incomparablement ravissante en sa blanche parure de vierge et c'était une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes les régions cosmogoniques.
Le grand et interminable repas nuptial du soir eût peut-être risqué de compromettre la sérénité de Jonathan si, par bonheur, il ne s'était égaré plus que jamais, dans le bruit des assiettes, à la poursuite de sa chimère. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des membres présents du sexe réputé le plus fort se mit à parler politique et Jonathan frémit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes et de paroles superflues qui se dépensait alors dans l'ensemble des centres organisés.
Lorsque par-dessus l'arôme du café planèrent les vapeurs du gin et du whisky, d'autres convives de la catégorie à barbe crurent devoir sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas augmenter la somme des propos repréhensibles que l'omni-vibration était tenue de répercuter universellement.
La taciturnité de Jonathan fut toutefois très critiquée, surtout par le cousin éconduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent congé, les invités—ainsi que très probablement leurs copies extra-terrestres et hyper-célestes—estimèrent à l'unanimité que les Jonathans sur toute la ligne astrale n'étaient que d'assez nébuleux lourdauds.
Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, débarrassé de l'obsession des amis en même temps que délivré des recommandations pathétiques de sa belle-mère, il put admirer sans témoins la beauté de sa jeune femme et constater ce qu'elle possédait d'agréments et d'esprit!
Sa félicité, durant cette nuit mémorable, fut d'autant plus ardente qu'il avait conscience de la partager avec l'entière série des Jonathans, alors tombée en extase aux pieds de la série correspondante de misses Annahs.
Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du parallélisme moléculaire ne fût applicable aux choses de la pensée comme aux manifestations de l'ordre matériel—les sentiments n'étant qu'une résultante des commotions corporelles—et, dès lors, il se flattait qu'avec lui tous les innumérables Jonathans goûtaient les joies du coeur et les plaisirs intellectuels découlant de leur mutuelle découverte.