Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irrésistible tendance d'un groupe de molécules à se mouvoir, selon la précédente définition électrique, dans une direction forcée, indiquait une marche analogue imposée aux molécules ambiantes et, par suite, à toutes les molécules de la matière universelle. De ce principe il déduisit la conséquence qu'en raison de l'impossibilité du vide dans la nature, aucune agglomération partielle de molécules ne saurait se produire sans qu'une configuration identique et simultanée d'une égale quantité de molécules s'effectue sur un point quelconque de l'espace.

Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie à peu près par la manière évidente dont se comporteraient les éléments constitutifs d'une certaine somme d'air et d'eau renfermée dans une boule de cristal.

Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimitées de la gravitation et de la pesanteur, les atomes actionnés d'une même planète ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une planète voisine et, par suite, dans toutes les planètes existantes.

Jonathan avait donc décrété que les êtres et les choses à l'infini s'agitent dans un inflexible parallélisme qu'il décora du nom de «vibration universelle» et nous avons hâte de narrer à quel degré cette conviction, en elle-même d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non seulement sous le rapport spéculatif, mais dans toutes les circonstances de sa vie publique et privée.

* * * * *

Le beau jour du mariage était enfin arrivé. Composant dès l'aurore, au miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan éprouvait une extraordinaire satisfaction, car il envisageait à la fois son propre destin et celui de tous les Jonathans—ses semblables par leur agrégation native d'atomes,—qui, répandus par la vibration dans l'inénarrable multitude des univers, mettaient comme lui la dernière main à leur toilette de cérémonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme lui à l'image d'un fortuné gentleman dont le sort facile glisserait désormais sur des roulettes.

Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations nuptiales une belle-mère, fût-elle presque bienveillante, une fiancée, ne fût-elle que modérément tyrannique, accumulent volontiers de soucis et de responsabilités sur la tête d'un futur qui leur doit tout.

Mais que pouvaient ces mêmes vexations sur Jonathan, dont la rêverie voyageait dans l'incalculable pluralité des mondes et supputait les effets du parallélisme corpusculaire? Il admirait la quantité stupéfiante de veuves Sharps qui, dans ce même instant, poussaient les mêmes cris déchirants à propos du retard des voitures; miss Annah jetait à son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait indiquer clairement que le mieux à faire pour un homme délicat, en pareille circonstance, serait d'aller hâter l'arrivée des véhicules. Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une traînée d'étoiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil impérieux.

La muette éloquence de miss Annah ne permettait pas de réplique. Jonathan se précipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que la souriante multiplicité des Jonathans partait aussi d'un pied leste, arrondissait, avec une grâce non moindre, le bras autour de son couvre-chef, imprimait les mêmes balancements souples aux basques de son habit et dessinait quelque chose comme les figures symétriques d'une danse inter-planétaire sur le rhythme régulier des vibrations.

Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon où s'épanouissait le gai brouhaha d'une foule de témoins et d'invités, lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux qu'envenimait particulièrement certain cousin évincé de ses prétentions sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan évitait sagement d'accrocher son amour-propre à ces petites pointes de perfidie et se disait que, même en dehors des fatalités vibratoires, il n'existe guère de milieu où l'on ne se complaise à dénigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin protègent trop ostensiblement.