D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire à cette hypothèse enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce qu'elle était devenue le point de départ d'une seconde trouvaille, selon lui, bien autrement importante.

Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant achevé ses classes sans révéler aucune disposition aux succès pratiques, était devenu le mépris de sa famille imbue de positivisme, la risée de ses anciens camarades d'école, déjà tous en marche vers la fortune, et avait dû, pour subsister, prendre une place de simple commis dans l'établissement de Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue à Baltimore.

En matière de tenue de livres et de rédaction de factures, Jonathan tirait un merveilleux parti de sa supériorité d'algébriste, et démontrait, à tout venant, qu'il était un comptable non moins expert qu'assidu.

Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et recueillant les recettes, il songeait sans relâche à ses précédentes investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y replonger si jamais, par chance improbable, une position moins précaire lui procurait des loisirs.

Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la déesse Fortune laissa tomber sur lui son sourire d'or.

Miss Annah Sharp, une délicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela, l'unique héritière de la riche marchande de modes, avait remarqué, puis examiné Jonathan; elle avait deviné de l'intelligence dans ce large front aux solides reliefs, de l'originalité sous le voile de ce regard toujours distrait. Peut-être aussi, fille d'Ève, s'était-elle acoquinée à la scrupuleuse réserve dont l'honnête Jonathan ne se départait jamais, quand le hasard les mettait en présence.

Toujours est-il que la séduisante demoiselle, assurée du consentement de sa mère qu'elle gouvernait en despote, dut faire le siège en règle du coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de sa modestie, pour qu'il se décidât à formuler la demande en mariage.

Distraction à part, il apprécia, toutefois, l'étendue de son bonheur en apprenant qu'aussitôt l'hymen conclu, Mme Sharp réaliserait de grosses rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait définitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre son attrayante épouse et sa providentielle belle-mère.

Miss Annah, fort éprise, mais passablement autoritaire, tint la main à ce qu'un laps de temps convenable fût réservé aux fiançailles et donna l'essor, pendant cette trêve, à tout ce que l'amour comporte d'épanchements poétiques.

Jonathan, de son côté, s'accoutumait graduellement à sa félicité prochaine; un sentiment de profonde sécurité vis-à-vis de l'avenir chantait dans son coeur; ses idées prenaient un libre vol sous le coup d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la conception de la seconde hypothèse annoncée plus haut: