Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde, l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore. Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement. D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une raison de se croire sérieux.

On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution de mots.

A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait été la résurrection du polythéisme. L'Olympe fournissait une infinité de divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites, répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte.

On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire, afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des mœurs, tout l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce petit livre des Fables de La Fontaine donne plus de variété de tons, de nuances que l'œuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance aux professeurs qui font apprendre par cœur l'Art poétique, aussi multicolore que tous les chefs-d'œuvre du siècle de Louis le Grand!

On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds, de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes, bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la férule et sont condamnés à un pensum.

La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le nient.

[XII]

Pour cette révolution de mots Victor Hugo s'est nommé roi. C'était le poète-roi, mais pas pour les idées, comme le roi-poète David. Gautier acclama le roi Victor, de concert avec tous les hugolâtres. Pour être un vrai roi, Hugo se nomma aussi prêtre, afin de rappeler le roi-prêtre Melchisédec. A cet effet, il érigea la poésie en sacerdoce. Il s'attribua la tiare et le sceptre des Césars; ses disciples le révérèrent comme le souverain Pontife; pour le servir sur l'autel de la vanité, ils entrèrent dans les ordres majeurs ou mineurs. Autant de poètes, autant de prêtres. On s'agenouille devant les prêtres; Gautier recommande d'écouter à genoux le poète. Dans toutes les religions on exempte le prêtre d'une multitude de charges; Gautier dispense le poète de tout; il ne lui impose qu'un devoir, celui de chanter. Malgré son bon sens, Balzac a partagé tout cet engouement. On lit cette profession dans sa lettre, du 18 novembre 1846: «Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le prêtre, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est prince, il est mendiant, il console, il maudit, il prie, il prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, instrument d'une immortelle idée, peut niveler le globe; le pontife de cette terrible et majestueuse puissance ne relève donc plus des rois ni des grands; il tient sa mission de Dieu.—Je prie rarement.» Est-ce clair?

Il fallait un temple à cette procession de poètes. Hugo bâtit une grande Notre-Dame, de papier in-8. Gautier se contenta d'une petite Notre-Dame, de papier aussi, mais d'une feuille in-18. Tous les autres eurent une madone, puisque l'Angelus avait porté bonheur à Byron.

Ceux qui eurent l'idée d'examiner tout ce qu'il y avait de noir sur le blanc dans la grande Notre-Dame, de papier in-8o, remarquèrent que l'auteur avait oublié de mettre un Dieu dans le tabernacle. Le roi-pontife Hugo a-t-il l'intention de se déclarer Dieu, comme faisaient les Césars, ou attend-il un décret de déification des derniers vétérans de son cénacle? Heureusement il a eu jusqu'à présent la modestie de ne se manifester qu'en qualité de Lucifer; il rend aux églises l'hommage de ne pas y entrer assister au service divin, quand il daigne suivre un convoi catholique; il manque rarement un enterrement civil pour se donner un beau sujet de lumière dans les ténèbres. Il est fâcheux que ces discours de croquemort soient inférieurs aux Oraisons funèbres de Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Mascaron, prononcées dans les églises, après une mort chrétienne.