Enfin les femmes vieillissent si vite qu'elles ont besoin de toutes les ressources de leur esprit naturel et des conseils de leurs amis pour réparer l'irréparable outrage des ans, en plaçant et le faux et la couleur, partout où il le faut. Ce qu'elles se permettent, elles le louent chez tous ceux qui se rajeunissent pour les satisfaire. Comme le lierre, leur faiblesse ne se conserve qu'en s'appuyant sur la force. C'était changer le rôle des sexes que s'arracher les cheveux, se courber le dos, se casser les membres, s'ôter tout éclat et découvrir toute l'impuissance de la vieillesse, comme nouveau genre de séduction.
D'ailleurs était-ce bien original que toutes ces façons de geindre? Mais tout cela est nouveau comme le Jeu d'Oie, renouvelé des Grecs, un plagiat plutôt qu'une imitation. Ces quémandeurs d'amour avaient volé leur poétique de catarrhe, de bandage et de perruque aux supercheries des truands, aux haillons de bric-à-brac des gueux, aux contorsions ou lamentations des mendiants de la rue, soi-disant pères du nombre invariable et obligé de cinq enfants sans pain, en un mot à toutes les contrefaçons et profanations des souffrances morales et physiques de la pauvreté.
Sainte-Beuve, l'amoureux postiche avait échoué. Le grime Gautier ne devait pas être plus heureux, quoiqu'il eût tant d'avantages sur Sainte-Beuve, étant plus jeune, jouissant d'un tempérament moins lymphatique, d'une chevelure abondante et superbe, et surtout d'une tête orientale près desquelles la laide figure de l'autre aurait bien fait de se cacher sous ses cheveux roux.
Tous les fabricateurs de vers de cette époque ne connaissaient pas la femme, quand ils se sont empressés de débuter. Depuis, ils se sont repus de plaisir; ils ont eu des goûts de valets pour les servantes; ils sont descendus plus bas encore. Plusieurs fois Sainte-Beuve m'a rappelé le nom et le prix de ces Muses, qui tenaient lieu de Vénusettes dans le domaine de la police. Mais jamais tous ces romantiques n'ont pu s'élever jusqu'à la femme du monde; sous ce rapport, ils sont inférieurs à tous les classiques du grand siècle qui se sont perfectionnés dans la société des dames de Versailles; ils sont même au-dessous des écrivains du xviiie siècle, qui ont conservé la tradition des convenances dans le badinage et la gaieté, depuis Voltaire jusqu'à Gresset. Le charme des ruelles et des salons de femmes, qui a répandu tant de grâce, de finesse, de légèreté sur la langue des âges précédents, on le chercherait vainement dans les productions des hugolâtres. Ils sont lourds comme s'ils portaient un manteau de plomb; ils sont raides comme s'ils avaient été passés à l'empois; ils sont si monotones qu'ils en deviennent ennuyeux. Aucun d'eux ne sait rire, et par conséquent jouer avec la langue française. Aussi quel embarras quand il faut parler à la femme? Le compliment, qui doit être court, simple, aisé, se gonfle comme un ballon, se traîne comme une harangue. On peut citer Gautier comme exemple. Il s'était imposé la tâche de douze sonnets; il a été obligé de rebrousser chemin jusqu'à la mythologie pour venir à bout de cette corvée. Ses autres sonnets sont passables et préférables à ceux de Sainte-Beuve. Mais pour ceux qui sont envoyés à une princesse, le lecteur a autant besoin de patience que l'auteur. Toute femme qui n'aurait pas la politesse exquise d'une bonne princesse, d'une indulgente princesse renverrait la dédicace de ce Douzain de Sonnets avec ces mots: Assez du premier! N'importe quelle suivante du temps de Molière eût pris la fuite à la vue de ce pavé d'ours qui va casser une tête humaine pour ne pas manquer d'écraser une mouche qui trouble le sommeil de l'Amateur des Jardins, dans La Fontaine.
[XI]
Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible. D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode.
Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne pas distinguer la physionomie de toute l'école.
Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand, quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange, toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien, parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre. La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie; l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et le vide laissent un instant de répit au bon sens.
Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le xviiie siècle s'était contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à Notre-Dame; que vont-ils y faire?
Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux.