Ces différents tableaux paraîtront du classique tout pur au prix d'une exhibition, toute romantique, car pour le coup le beau c'est le dégoûtant. Un étranger entra, un jour, dans le bureau de l'un des directeurs de Revue; le voyant triste, abattu au milieu d'un cercle d'amis, il demanda la cause de cet état; sur un silence prolongé, il crut qu'il serait plus poli de multiplier ses questions. Pour se débarrasser de tant d'importunité, le directeur impatienté s'écria: «Vous voulez savoir ce que j'ai; eh bien, le voilà.» Alors il montra à toute l'assistance l'un de ces magnifiques cas de maladie qui sont de la spécialité du docteur Ricord. On a raison d'appeler les suites des liaisons dangereuses des maladies secrètes; quiconque en est atteint, éprouve la plus vive répugnance à aller consulter un médecin; il y a des individus qui ont souffert toute la vie pour avoir attendu des semaines, des mois et même des années avant de se soumettre à un traitement qui aurait guéri radicalement, s'il n'avait pas été entrepris trop tard, à une époque où ces maladies ne sont plus secrètes.

Il est digne de remarque que la fondation du Musée Dupuytren coïncide avec l'explosion des Romantiques. Il y vint tant de femmes et tant d'hommes de tout âge et de toute condition que l'entrée qui était d'abord publique, n'est plus maintenant réservée qu'aux médecins et aux personnes munies de carte.

Que de gens courent admirer au Musée de Cluny une ceinture de chasteté à laquelle tant de contes sur le cadenas font allusion! Cependant dans le voisinage de l'École de médecine, la plupart des boutiques mettent en montre des ceintures de continence pour les petits garçons et les petites filles affaiblis ou épuisés par des exercices licencieux. Ces habitudes désordonnées ont amené beaucoup de cas d'anémie dans l'adolescence, chez les classes aisées ou opulentes. Les chefs de famille feraient bien d'y penser; leur présence empêche souvent le médecin d'interroger le malade; il n'est pas obligé de tout deviner.

Il a été plusieurs fois question et, dans l'avenir on parlera beaucoup du Livre d'amour, tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires qui se vendent de cent cinquante à deux cents francs. Si l'on juge de cet amour par les vers qu'il a vomis et qui sont quelquefois dignes de M. de Pourceaugnac, on ne sera pas étonné de trouver tant de gens qui regardent cette histoire comme un des romans les plus invraisemblables.

Or, en ce temps-là il y avait à Paris une famille qu'on citait et qu'on admirait comme la maison de Philémon et de Baucis. C'était comme un nid de tourterelles. Il vint une époque où madame se trouva fatiguée, épuisée par plusieurs grossesses successives et encore plus excédée des infatigables exigences du devoir conjugal. Elle demanda du repos et confessa qu'elle fermerait les yeux et garderait le silence si Monsieur choisissait une suppléante au dehors. Un romancier célébre trouva dans une jeune actrice toutes les qualités que réclamait la circonstance. Monsieur alla donc en ville, il voulut de la variété dans le plaisir; après le bouilli il demanda du rôti. La permission accordée pour une personne fut utilisée pour plusieurs. Pendant ces intrigues, madame abusa du repos et paressa. Elle songea peu à la coquetterie de la toilette; elle perdit les plus utiles pratiques qui conservent et rehaussent la beauté; son négligé passa les bornes de la simplicité. Elle était encore jeune, belle, mais dénuée de cet esprit qui conserve toujours plus ou moins d'empire. Dans la Luxure, Eugène Sue a peint ce fléau des ménages. Trouvant mieux et toujours de mieux en mieux en ville, Monsieur ne fut nullement tenté de réclamer ses droits. Madame ne s'attendait pas à être délaissée, et se désespéra de cette séparation de corps; elle s'ennuya. Caliban offrit ses consolations et apprit que Monsieur abusait de la tolérance. Ce qui n'était plus que dégoûtant pour un mari sembla appétissant à un remplaçant. S'il y eut vengeance d'un côté, il y eut aussi vengeance de l'autre. Ici l'amour, c'est la haine, la plus noire bassesse. Il est inouï qu'un homme de lettres ait jamais mis le public dans la confidence de ses relations avec une femme mariée, du vivant du mari et des enfants. Cette exploitation d'un adultère auquel les contemporains n'ont guère cru, a besoin d'un commentaire qu'on lit dans le Livre de Bord, (tome Ier, p. 237), publié par Alphonse Karr, en 1879. Madame dit à Caliban: «Je veux prendre pour complice d'une faute qui sera unique un homme qu'on ne puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu; je choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le plus traître, le plus répugnant au physique et au moral, des hommes que je connaisse; c'est vous dire que j'ai pensé à vous; voulez-vous de moi?» Il fallait être un Caliban pour jouer le fanfaron, après avoir avalé ces couleuvres. Quel est l'homme qui ne mettrait pas à la porte l'effrontée qui viendrait lui tenir un pareil langage de Méduse?

A cette époque régnait une femme qui fut comme un sérail pour les gens de lettres. Elle retenait forcément pour la nuit le dernier des visiteurs de la soirée. Tous ceux qui ont été ses amants, sont sortis de sa couche plus ou moins affaiblis et ennuyés; on ne leur a jamais retrouvé la vigueur physique, la gaieté de jeunesse, la verve de talent qu'ils avaient eue avant ce commerce. Un vampire ne leur aurait pas fait plus de mal. Cependant cette créature n'avait aucun charme d'intimité; tous ceux qui l'ont connue, ne la représentent que sous l'image de la femelle du taureau.

Il y avait aussi une espèce d'Aspasie, grande, belle, grosse; un ministre qui croyait être prodigue en payant le plaisir dix francs, se fit un devoir de lui accorder une pension de huit cents francs; quand on demandait dans les bureaux à quel titre elle devait cette faveur, les employés répondaient: «C'est une jolie femme.» Pour un article et même pour une réclame, on pouvait compter sur elle. Sa complaisance a dû être bien grande, car elle est morte jaune et maigre comme un squelette.

Il est certain que Sainte-Beuve, Gautier et Baudelaire n'ont jamais osé mettre leur expérience prétendue de leur glacée et glaçante volupté au service de madame Sérail et de madame Aspasie.

J'ai nommé Baudelaire, disciple de Gautier, qui fut le disciple de Sainte-Beuve. Il gagne beaucoup dans la jeunesse qui fait de la poésie une pluie de verglas. Ses Fleurs du Mal lui valurent un procès en police correctionnelle; il fut condamné à la suppression de quelques pièces; peu lu avant ce jugement, il a été très recherché depuis. Il voulut jouer le fanfaron de vices. Voyons comment il réussit. Il allait habituellement manger rue du Bac dans un restaurant où il avait un crédit d'ouvert; le mémoire était payé, de temps en temps, en partie par un honorable beau-père qui laissait au débiteur le soin de solder le reste. Baudelaire y amenait toujours une femme libre. Or, pendant longtemps, oui fort longtemps, il y eut un moment où, pendant le dîner, on entendait du dehors des soupirs et des bruits de chaise prolongés. Les officiers de l'établissement enviaient le bonheur du client et admiraient son tempérament, en croyant deviner ce qui se passe ordinairement dans un cabinet particulier. Un jour la curiosité les poussa à regarder par le trou de la serrure pendant un tapage de diable à quatre. Ils furent bien étonnés d'apercevoir Vénusette lisant tranquillement un livre près de la fenêtre lorsque l'amphitryon s'évertuait à geindre et à faire faire à son siège toutes sortes de sauts périlleux. Baudelaire ne recommença plus sa comédie à l'avenir, dès que les garçons de restaurant l'eurent bien convaincu, en riant comme des fous, qu'ils n'étaient point sa dupe. Un soir, Théophile Sylvestre me mena avec M. Barbey d'Aurevilly dans un café de la rue de Rivoli; nous y rencontrâmes Baudelaire qui affectait d'être ivre-mort. Je le qualifiai de don Juan systématique; alors le masque tomba, l'ivresse cessa. Baudelaire ne fut plus qu'un homme doué de raison et de la plus grande placidité de caractère.

Un des hellénistes les plus lourds, les plus laids, les plus gauches, vraie personnification du vers de Molière et de La Fontaine qui ont trouvé le sot savant encore plus sot que le sot ignorant, ne pouvait avoir pour Aspasie que des servantes auxquelles il promettait de les élever jusqu'à la hauteur de sa position, si elles se montraient bonnes à tout faire. Devenu inspecteur de l'Université, il s'imagina que, pour l'amour du grec, on lui passerait une dame de compagnie. A Strasbourg, les étudiants qui avaient appris qu'il n'était pas seul en tournée, lui offrirent un banquet; au dessert, on but à la santé du savant; puis on trinqua en l'honneur de sa femme. Comme on parlait latin, l'helléniste eut la maladresse de s'écrier en rougissant: Non conjux. Alors d'une voix unanime, les étudiants répliquèrent: «Bravo, concubina.» Ce surnom de concubina resta attaché à la mémoire de l'inspecteur. Chez lui, si l'on saluait la femme qui paraissait toujours sur un bon pied, il avait l'habitude de dire: «C'est ma concubine.»