Un autre inspecteur de l'Université, écrivain assez estimé qui est devenu l'un des meilleurs ministres de l'Instruction publique et qui est mort membre de l'Académie-Française, présentait des frais de voyage qui n'étaient pas aussi motivés que les mémoires de ses confrères; un jour qu'il était importuné par les exigences de la comptabilité, il fut forcé d'avouer que les énigmes de son compte-rendu avaient pour but les dépenses qu'il croyait avoir le droit de se permettre dans les maisons de filles des différentes villes que sa commission lui enjoignait de parcourir.

Tout finit à cette débauche réclamée par Gautier, dégoûté de l'amour.

Une des meilleures pages de Rabelais est consacrée aux Muses, toujours chastes, parce qu'elles sont perpétuellement occupées. Vivant à une époque où l'érudition tint lieu de génie, écrivant pour des hommes plus sensualistes que spiritualistes, il n'a pu créér une femme, parce qu'il n'a pas compris l'amour. Il n'a eu ni plan ni but; sans frein parce qu'il manquait d'idéal, il a touché à tout et fini par l'obscénité. Les mots l'ont plus fasciné que les choses, les pensées que les sentiments. Plus on l'étudie, plus l'on reste persuadé qu'il n'a eu d'autre passion que de prouver qu'il connaissait tous les mots dont on fait usage dans toutes les classes de la société. Tous ses personnages ne sont que des pédants de dictionnaires.

Les romantiques pour qui la poésie est un problème du pied des mots comme les nombres pour le mathématicien, devaient inévitablement arriver au même résultat.

La fille Elisa répond à Rabelais. Ce n'est qu'une femelle humaine. Ces créatures n'ont que le sexe de la femme; n'ayant rien vu, rien connu, ne sachant rien, n'entendant rien, vivant toujours renfermées, elles manquent de charme et de conversation. Elles n'échappent au dégoût de leur métier et aux remords de la conscience qu'en s'enivrant sans cesse. Elles se vendent au premier venu pour acheter un voyou qui les bat et ne les fait sortir que pour manger le peu qu'elles ont gagné. Elles meurent presque toutes dans quelque hôpital, soit de phthisie, soit de maladies honteuses.

On connaît les romantiques qui sont morts dans ces maisons de filles. On nomme les romantiques qui ont abrégé leur vie en fréquentant ces filles. C'est un de ses admirateurs qui a pris soin de faire savoir que Sainte-Beuve était un infatigable coureur de ces filles. Il y a eu de ces filles qui ont été relâchées, sur sa recommandation, lorsqu'elles étaient prises en contravention par la police. Il poussa la curiosité jusqu'à s'enquérir de tout ce que ces filles sont capables de faire. Un jour, l'un des rédacteurs du Constitutionnel se trouvait, aux Champs-Elysées, à un café-concert, lorsqu'il vit Sainte-Beuve se placer et s'asseoir en dehors de l'enceinte, très près de lui. Il put donc tout entendre. Or, une fille s'empressa d'accoster Sainte-Beuve; immédiatement il toucha à ces goûts dont parle Martial, à ces habitudes que Suétone reproche à Tibère, à ces dépravations des impuissants pour qui la femme n'est plus qu'une bouche. La fille s'étant vantée de se prêter parfaitement à tout, il voulut savoir son nom. Alors il lui dit: «Ce n'est pas vrai; il n'y en a que trente-deux; je sais leur nom et leur adresse. Votre nom n'est pas sur ma liste.» Voilà le dernier mot de la débauche.

Sous Louis XIV, tous les grands écrivains ont plus ou moins aimé et ont été plus ou moins aimés; ils sont morts en chrétiens. La Fontaine a fait ses Fables et ses Contes, parce qu'il a connu l'amour; sa fin fut digne d'un homme qui avait vu dans la mort le soir d'un beau jour; on trouva un cilice sous sa chemise.

Si maintenant les Romantiques affichent la débauche et prêchent l'enterrement civil, c'est parce qu'ils n'ont pas aimé et qu'ils n'ont pas été aimés. Il faut savoir gré à Gautier d'avoir révélé le secret de l'École.