Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin, c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le Tombeau de Gautier. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la tendresse de la postérité.

Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui, prouve: 1o que les poètes ne sont maintenant plus envieux;—2o que les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils sacrifient publiquement tant de vers;—et 3o que le métier de courtisan n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts, ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de louanges.

Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté!

Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est de trop dans la Trinité.

Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier poète impeccable.

Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830, se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs, créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié que versifié?

Le titre d'impeccable décerné et maintenu à Gautier, mérite attention. Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique tambourine, le charivari de tous les mots à vent.

Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges romantiques.

L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est un fait reconnu en littérature que l'Imitation de Jésus-Christ est le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'œuvre de l'ouvrage.

Après la Transfiguration, de Raphaël, et le Jugement dernier, de Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la Dispute du saint sacrement par Raphaël, la Cène de Jésus-Christ avec les Apôtres, par Léonard de Vinci, la Communion de S. Jérome, par le Dominiquin.