Lebrac n’hésita pas davantage. Il répliqua par un «A cul les Velrans!» aussi sonore que le cri de guerre de son rival et les épieux et les sabres de Longeverne pointèrent encore une fois en avant leurs estocs durcis.

—Ah Prussiens! ah salauds!—triples cochons!—andouilles de merde!—bâtards de curés!—enfants de putains!—charognards!—pourriture!—civilités!—crevures!—calotins!—sectaires!—chats crevés!—galeux!—mélinards!—combisses!—pouilleux! telles furent quelques-unes des expressions qui s’entrecroisèrent avant l’abordage.

Non, on peut le dire, les langues ne chômaient pas!

Quelques cailloux passèrent encore en rafales, frondonnant au-dessus des têtes, et une effroyable mêlée s’ensuivit: on entendit des triques tomber sur des caboches, des lances et des sabres craquer, des coups de poings sonner sur les poitrines, et des gifles qui claquaient, et des sabots qui cassaient, et des gorges qui hurlaient, pif! paf! pan! zoum! crac! zop!

—Ah traître! ah lâche! Et l’on vit des hérissements de chevelures, des armes cassées, des corps se nouer, des bras décrire de grands cercles pour retomber de tout leur élan et des poings projetés en avant comme des bielles et des gigues à terre, se démenant, s’agitant, se trémoussant pour lancer des coups de tous côtés.

Ainsi La Crique, jeté bas, dès le début de l’action, par une bourrade anonyme, tournant sur une fesse, faisait non pas tête mais pied à tous les assaillants, froissant des tibias, broyant des rotules, tordant des chevilles, écrasant des orteils, martelant des mollets.

Lebrac, hérissé comme un marcassin, col déboutonné, nu-tête, la trique cassée, entrait comme un coin d’acier dans le groupe de l’Aztec des Gués, saisissait à la gorge son ennemi, le secouait comme un prunier malgré une nichée de Velrans suspendus à ses grègues et lui tirait les poils, le giflait, le calottait, le bosselait, puis ruait comme un étalon fou au centre de la bande et écartait violemment ce cercle d’ennemis.

—Ah! Je te tiens! Nom de Dieu! rugissait-il, salop! tu n’y coupes pas, j’ te le jure! t’y passeras! quand je devrais te saigner, je t’emmènerai au Gros Buisson et t’y passeras, que je te dis, t’y passeras!

Et ce disant, le bourrant de coups de pieds et de coups de poings, aidé par Camus et par Grangibus qui l’avaient suivi, ils emportèrent littéralement le chef ennemi qui se débattait de toutes ses forces. Mais Camus et Grangibus tenaient chacun un pied, et Lebrac, le soulevant sous les bras, lui jurait avec force noms de Dieu qu’il lui serrerait la vis, s’il faisait trop le malin.

Pendant ce temps les gros des deux troupes luttaient avec un acharnement terrible, mais la victoire décidément souriait aux Longevernes; dans les corps à corps ils étaient bons, étant bien râblés et robustes; quelques Velrans, qui avaient été culbutés trop violemment, reculaient, d’autres lâchaient pied tant et si bien que, lorsqu’on vit le général lui-même emporté, ce fut la débandade et la déroute et la fuite en désordre.