—Cette après midi? reprit Tintin, l’air vague, cherchant à rassembler ses souvenirs.

—Fais pas la bête, nom de Dieu! s’exclama le père, ou je te calotte, sacré petit morveux, t’avais des boutons cette après-midi, puisque tu en as perdu une poignée en classe; le maître vient de me dire que tu en avais plein tes poches! Qu’en as-tu fait? Où les avais-tu pris?

—J’avais pas de boutons! C’est pas moi, c’est... c’est Lebrac qui voulait m’en vendre contre une image.

—Ah! pardié! fit la mère! c’est donc pour ça qu’il n’y a jamais plus rien dans ma corbeille à ouvrage et dans les tiroirs de ma machine à coudre; c’est ce «sapré» petit cochon-là qui me les prend: on ne trouve jamais rien ici, on a beau tous les jours acheter et racheter, c’est comme si on chantait, ils en voleraient bien autant qu’un curé en pourrait bénir! Et quand ils ne prennent pas ce qu’il y a ici, ils déchirent ce qu’ils ont sur le dos, ils cassent leurs sabots, perdent leurs casquettes, sèment leurs mouchoirs de poche, n’ont jamais de cordons de souliers entiers. Ah! mon Dieu! Jésus! Marie! Joseph! qu’est-ce qu’on veut devenir avec des «gouillands» comme ça!

—Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire de ces boutons?

—Ah! sacré arsouille! Je vais t’apprendre un peu l’ordre et l’économie et «pisse que» les mots ne servent de rien, c’est à coups de pied au derrière que je vais t’instruire, moi, tu vas voir ça, gronda le père Tintin.

Aussitôt, joignant le geste à la parole, saisissant son rejeton par un bras et le faisant pivoter devant lui, il lui imprima sur le bas du dos, avec ses sabots noirs de purin, quelques cachets de garantie qui, pensait-il, le guériraient pendant quelque temps du désir et de la manie de chiper des boutons dans le «catrignot»[59] de sa mère.

Tintin, selon les principes formulés par Lebrac les jours d’avant, gueula et hurla de toutes ses forces avant même que son père ne l’eût touché, il piailla encore plus haut et plus effroyablement quand les semelles de bois prirent contact avec son postère, il poussa même des cris si aigus que la Marie, tout émue et effarée, rentra les larmes aux yeux et que la mère, elle-même, surprise, pria son époux de ne pas taper si fort, croyant que son fils souffrait vraiment le martyre ou presque.

—Je ne l’ai presque pas touché, ce salaud-là, répliqua le père. Une autre fois je lui apprendrai à gueuler pour quelque chose.

—Que je t’y reprenne un peu, ajouta-t-il, à feuner[60] dans les tiroirs de ta mère, et que j’en retrouve des boutons dans tes poches!