—Qu’est ce qu’il fait, Camus? dis-nous-le va, Lebrac, interrogea Bacaillé.
—Ne lui dis pas, souffla Tintin en le poussant du coude pour lui remettre en mémoire une ancienne suspicion.
—T’as le temps de le voir, toi. J’en sais rien, d’abord! En dehors de la guerre et des batailles, chacun est bien libre, Camus fait ce qu’il veut et moi aussi, et toi itou, et tout le monde. On est en république, quoi, nom de Dieu! comme dit le père.
L’entrée en classe se fit sans Camus ni Gambette. Le maître, interrogeant ses camarades sur les causes présumées de leur absence, apprit des initiés que le premier était resté chez lui pour assister une vache qui était en train de vêler, tandis que l’autre menait encore au bouc une cabe qui s’obstinait à ne pas... prendre.
Il n’insista pas pour avoir des détails et les gaillards le savaient bien. Aussi, quand l’un d’eux fripait l’école, ne manquaient-ils pas, pour l’excuser, d’évoquer innocemment un petit motif bien scabreux sur lequel ils étaient d’avance certains que le père Simon ne solliciterait pas d’explications complémentaires.
Cependant Camus et Gambette étaient fort loin de se soucier de la fécondité respective de leurs vaches ou de leurs chèvres.
Camus, on s’en souvient, avait en effet promis à Touegueule de le retenir; il avait depuis ruminé sa petite vengeance et il était en train de mettre son plan à exécution, aidé par son féal et complice Gambette.
Tous deux, dès les sept heures, avaient vu Lebrac avec qui ils s’étaient entendus et qu’ils avaient mis au courant de tout.
L’excuse étant trouvée, ils avaient quitté le village. Se dissimulant pour que personne ne les vît ni ne les reconnût, ils avaient gagné le chemin de la Saute et le Gros Buisson d’abord, puis la lisière ennemie, dépourvue à cette heure de ses défenseurs habituels.
Le foyard de Touegueule s’élevait là, à quelques pas du mur d’enceinte, avec son tronc lisse et droit et poli depuis quelques semaines par le frottement du pantalon de la vigie des Velrans. Les branches en fourche, premières ramifications du fût, prenaient à quelques brasses au-dessus de la tête des grimpeurs. En trois secousses, Camus atteignait une branche, se rétablissait sur les avant-bras et se dressait sur les genoux, puis sur les pieds.