Une fois là, il s’orienta. Il s’agissait, en effet, de découvrir à quelle fourche et sur quelle branche s’installait son rival, afin de ne point s’exposer à accomplir un travail inutile qui les aurait de plus ridiculisés aux yeux de leurs ennemis et fait baisser dans l’estime de leurs camarades.

Camus regarda le Gros Buisson et plus particulièrement son chêne pour être fixé sur la hauteur approximative du poste de Touegueule, puis il examina soigneusement les éraflures des branches afin de découvrir les points où l’autre posait les pieds. Ensuite, par cette sorte d’escalier naturel, de sente aérienne, il grimpa. Tel un Sioux ou un Delaware relevant une piste de Visage Pâle, il explora de bas en haut tous les rameaux de l’arbre et dépassa même en hauteur l’altitude du poste de l’ennemi, afin de distinguer les branches foulées par le soulier de Touegueule de celles où il ne se posait pas. Puis il détermina exactement le point de la fourche d’où le frondeur lançait sur l’armée de Longeverne ses cailloux meurtriers, s’installa commodément à côté, regarda en dessous pour bien juger de la culbute qu’il méditait de faire prendre à son ennemi et tira enfin son eustache de sa poche.

C’était un couteau double, comme les muscles de Tartarin; du moins l’appelait-on ainsi parce qu’à côté de la lame il y avait une petite scie à grosses dents, peu coupante et aussi incommode que possible.

Avec cet outil rudimentaire, Camus, qui ne doutait de rien, se mit en devoir de trancher, à un fil près, une branche vivante et dure de foyard, grosse au moins comme sa cuisse. Dur travail et qui devait être mené habilement si l’on voulait que rien ne vînt, au moment fatal, éveiller les soupçons de l’adversaire.

Pour éviter les sauts de scie et un éraflement trop visible de la branche, Camus, qui était descendu sur la fourche inférieure et serrait le fût de l’arbre entre ses genoux, commença par marquer avec la lame de son couteau la place à entailler et à creuser d’abord une légère rainure où la scie s’engagerait.

Ensuite de quoi il se mit à manier le poignet d’avant en arrière et d’arrière en avant.

Gambette, pendant ce temps, était monté sur l’arbre et surveillait l’opération. Quand Camus fut fatigué, son complice le remplaça. Au bout d’une demi-heure, le couteau était chaud à n’en plus pouvoir toucher les lames. Ils se reposèrent un moment, puis ils reprirent leur travail.

Deux heures durant ils se relayèrent dans ce maniement de scie. Leurs doigts à la fin étaient raides, leurs poignets engourdis, leur cou cassé, leurs yeux troubles et pleins de larmes, mais une flamme inextinguible les ranimait, et la scie grattait encore et rongeait toujours, comme une impitoyable souris.

Quand il ne resta plus qu’un centimètre et demi à raser, ils essayèrent, en s’appuyant dessus, prudemment, puis plus fort, la solidité de la branche.

—Encore un peu, conclut Camus.