—Mais oui, fit La Crique: on va bâtir tout de suite, là au fond, avec des pierres, un petit coffre et on va l’y mettre bien au sec, bien à l’abri: personne ne veut venir l’y trouver.
Lebrac choisit une grande pierre plate qu’il posa horizontalement, non loin de la paroi du rocher; avec quatre autres plus épaisses, il édifia quatre petits murs, mit au centre le trésor de guerre, recouvrit le tout d’une nouvelle pierre plate et disposa alentour et irrégulièrement des cailloux quelconques afin de masquer ce que sa construction pouvait avoir de trop géométrique pour le cas, bien improbable, où un visiteur inopiné eût été intrigué par ce cube de pierres.
Là-dessus, joyeuse, la bande s’en retourna lentement au village, faisant mille projets, prête à tous les vols domestiques, aux travaux les plus rudes, aux sacrifices les plus complets.
Ils réaliseraient leur volonté: leur personnalité naissait de cet acte fait par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais, une forteresse, un temple, un panthéon, où ils seraient chez eux, où les parents, le maître d’école et le curé, grands contrecarreurs de projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute tranquillité ce qu’on leur défendait à l’église, en classe et dans la famille, savoir: se tenir mal, se mettre pieds nus ou en manches de chemise, ou «à poil», allumer du feu, faire cuire des pommes de terre, fumer de la viorne et surtout cacher les boutons et les armes.
—On fera une cheminée, disait Tintin.
—Des lits de mousse et de feuilles, ajoutait Camus.
—Et des bancs et des fauteuils, renchérissait Grangibus.
—Surtout, calez tout ce que vous pourrez en fait de planches et de clous, recommanda le chef; tâchez d’apporter vos provisions derrière le mur ou dans la haie du chemin de la Saute: on reprendra tout, demain, en venant à la besogne.
Ils s’endormirent fort tard, ce soir-là. Le palais, la forteresse, le temple, la cabane hantaient leur cerveau en ébullition. Leurs imaginations vagabondaient, leurs têtes bourdonnaient, leurs yeux fixaient le noir, les bras s’énervaient, les jambes gigotaient, les doigts de pieds s’agitaient. Qu’il leur tardait de voir poindre l’aurore du jour suivant et de commencer la grande œuvre.
On n’eut pas besoin de les appeler pour les faire lever ce matin-là et, bien avant l’heure de la soupe, ils rôdaient par l’écurie, la grange, la cuisine, le chari[63], afin de mettre de côté les bouts de planches et de ferrailles qui devaient grossir le trésor commun.