—Allez mettre vos blousons, prenez un chanteau de pain et rappliquez au bas de la Saute à la Carrière à Pepiot.
Ils s’écampillèrent comme une volée de moineaux et, cinq minutes après, l’un courant derrière l’autre, le quignon de pain aux dents, se rejoignirent à l’endroit désigné par le général.
—Faudra pas dépasser le tournant du chemin, recommanda Lebrac, conscient de son rôle et soucieux de sa troupe.
—Alors tu crois qu’ils vont venir?
—Autrement, ça serait rien foireux de leur part, et il ajouta pour expliquer son ordre:
—Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds: t’entends Boulot! hein! s’agit pas de se faire chiper.
Prenez des godons[14] «dedans» vos poches; à ceusses qu’ont des frondes à «lastique» donnez-y les beaux cailloux et attention de pas les perdre. On va monter jusqu’au Gros Buisson.
Le communal de la Saute, qui s’étend du bois du Teuré au nord-est au bois de Velrans au sud-ouest, est un grand rectangle en remblais, long de quinze cents mètres environ et large de huit cents. Les lisières des deux forêts sont les deux petits côtés du rectangle; un mur de pierre doublé d’une haie protégée elle-même par un épais rempart de buissons le borne en bas vers les champs de la fin; au-dessus la limite assez indécise est marquée par des carrières abandonnées, perdues dans une bande de bois non classée, avec des massifs de noisetiers et de coudriers formant un épais taillis que l’on ne coupe jamais. D’ailleurs, tout le communal est couvert de buissons, de massifs, de bosquets, d’arbres isolés ou groupés qui font de ce terrain un idéal champ de bataille.
Un chemin ferré venant du village de Longeverne gravit lentement en semi-diagonale le rectangle, puis, à cinquante mètres de la lisière du bois de Velrans, fait un contour aigu pour permettre aux voitures chargées d’atteindre sans trop de peine le sommet du «crêtot».
Un grand massif avec des chênes, des épines, des prunelliers, des noisetiers, des coudriers, emplit la boucle du contour: on l’appelle le Gros Buisson.