On se battait ce soir-là à La Saute. Le trésor gonflé de boutons de toutes sortes et de toutes tailles, d’agrafes multiples, de cordons divers, d’épingles complexes, voire d’une magnifique paire de bretelles (celles de l’Aztec, parbleu!) donnait confiance à tous, stimulait les énergies et ravivait les audaces.

Ce fut le jour, si l’on peut dire, des initiatives individuelles et des corps à corps, à coup sûr plus dangereux que les mêlées.

Les camps, à peu près d’égale force, avaient commencé la bataille par le duel collectif de cailloux, et puis, ces munitions manquant, d’enjambées en enjambées, de sauts en avant en sauts en avant, on s’était tout de même affronté et colleté.

Camus saboulait (il disait sagoulait) Touegueule, Lebrac «cerisait» l’Aztec, le reste était occupé avec des guerriers de moindre envergure, mais Tintin, lui, se trouvait être aux prises avec Tatti, un grand «conot» qui était bête comme «trente-six cochons mariés en seconde noce», mais qui, de ses longs bras de pieuvre, le paralysait et l’étouffait.

Il avait beau lui enfoncer ses poings dans le ventre, lui lancer des crocs en jambe à faire trébucher un éléphant (un petit), lui bourrer le menton de coups de tête et les chevilles de coups de sabots, l’autre, patient comme une bonne brute, l’étreignait par le milieu du corps, le serrait comme un boudin et le pliait, le balançait, tant et si bien que, vlan! ils basculèrent enfin tous deux, lui dessus, Tintin dessous, parmi les groupes s’entrecognant épars sur le champ de bataille.

Les vainqueurs, dessus, grognaient menaçants, tandis que les vaincus, parmi lesquels Tintin, silencieux par fierté, tapaient comme des sourds aussi fort que possible chaque fois qu’ils le pouvaient et n’importe où pour reconquérir l’avantage.

Emmener un prisonnier dans l’un ou l’autre camp semblait difficile sinon impossible.

Ceux qui étaient debout se boxaient comme des lutteurs, se garant de droite, se gardant à gauche, et ceux qui étaient à terre y étaient bien; au reste, chacun avait assez à faire à se dépêtrer soi-même.

Tintin et Tatti étaient parmi les plus occupés. Enlacés sur le sol, ils se mordaient et se bosselaient, roulant l’un sur l’autre et passant alternativement, après des efforts plus ou moins longs, tantôt dessus, tantôt dessous. Mais ce que Tintin, ni les autres Longevernes, ni les Velrans eux-mêmes trop préoccupés ne voyaient point, c’est que cet idiot de Tatti, qui n’était peut-être pas tout à fait aussi bête qu’on ne l’imaginait, s’arrangeait toujours pour faire rouler Tintin ou pour rouler lui-même du côté de la lisière du bois, s’isolant ainsi de plus en plus des autres groupes belligérants aux prises par le champ de bataille.

Il arriva ce qui devait arriver, et le duo Tatti-Tintin fut bientôt, sans que le Longeverne dans le feu de l’action s’en fût aperçu le moins du monde, à cinq ou six pas du camp de Velrans.