Aussi Lebrac et les autres, du plus grand au plus petit, écoutèrent-ils ce jour-là avec une attention concentrée les paroles du maître exposant rageusement les abus des anciens systèmes de poids et mesures et la nécessité d’un système unique. Et s’ils n’approuvèrent point en leur for intérieur la mesure du méridien de Dunkerque à Barcelone, s’ils se réjouirent des ennuis de Delambre et des emm...bêtements de Méchain, ils en retinrent avec soin les incidents et péripéties pour leur gouverne personnelle et leur sauvetage immédiat; mais Camus et Lebrac et Tintin et La Crique même, partisan du «Progrès», et tous les autres, se jurèrent bien, nom de Dieu, qu’en souvenir de cette terrible frousse ils préféreraient toujours mesurer par pieds et par pouces, comme avaient fait leurs pères et grands-pères, qui ne s’en étaient pas portés plus mal (la belle blague!) plutôt que d’employer ce sacré système de bourrique qui avait failli les faire passer pour couillons aux yeux de leurs ennemis.
L’après-midi fut plus calme. Ils avaient retenu l’histoire des Gaulois qui étaient de grands batailleurs et qu’ils admiraient fort. Aussi ni Lebrac, ni Camus, ni personne ne fut gardé à quatre heures, chacun, et le chef en particulier, ayant fait de remarquables efforts pour contenter cette vieille andouille de père Simon.
Cette fois, on allait voir.
Tintin avec ses cinq guerriers, qui avaient eu, à midi, la sage précaution de mettre leur goûter dans leurs poches, prirent les devants pendant que les autres allaient quérir leur morceau de pain, et quand, devant les ennemis apparaissant, retentit le cri de guerre de Longeverne: «A cul les Velrans!» ils étaient déjà habilement et confortablement dissimulés, prêts à toutes les péripéties du combat corps à corps.
Tous avaient les poches bourrées de cailloux; quelques-uns même en avaient empli leur casquette ou leur mouchoir; les frondeurs vérifiaient les nœuds de leur arme avec précaution; la plupart des grands étaient armés de triques d’épines ou de lances de coudres avec des nœuds polis à la flamme et des pointes durcies; certaines s’enjolivaient de naïfs dessins obtenus en faisant sauter l’écorce: les anneaux verts et les anneaux blancs alternaient formant des bigarrures de zèbre ou des tatouages de nègre: c’était solide et beau, disait Boulot, dont le goût n’était peut-être pas si affiné que la pointe de sa lance.
Dès que les avant-gardes eurent pris contact par des bordées réciproques d’injures et un échange convenable de moellons, les gros des deux troupes s’affrontèrent.
A cinquante mètres à peine l’un de l’autre, disséminés en tirailleurs, se dissimulant parfois derrière les buissons, sautant à gauche, sautant à droite pour se garer des projectiles, les adversaires en présence se défiaient, s’injuriaient, s’invitaient à s’approcher, se traitaient de lâches et de froussards, puis se criblaient de cailloux, pour recommencer encore.
Mais il n’y avait guère d’ensemble; tantôt c’étaient les Velrans qui avaient le dessus, et tout d’un coup les Longevernes, par une pointe hardie, reprenaient l’avantage, les triques au vent; mais ils s’arrêtaient bientôt devant une pluie de pierres.
Un Velrans avait reçu pourtant un caillou à la cheville et avait regagné le bois en clochant; du côté de Longeverne, Camus, perché sur son chêne d’où il maniait la fronde avec une dextérité de singe, n’avait pu éviter le godon d’un Velrans, de Touegueule, croyait-il, qui lui avait choqué le crâne et l’avait tout ensaigné.
Il avait même dû descendre et demander un mouchoir pour bander sa blessure, mais rien de précis ne se dessinait. Pourtant, Grangibus tenait absolument à utiliser l’embuscade de Tintin et à en chauffer un, disait-il. C’est pourquoi, ayant communiqué son idée à Lebrac, il fit semblant de se faufiler seul du côté du buisson occupé par Tintin, pour assaillir de flanc les ennemis. Mais il s’arrangea du mieux qu’il put pour être vu de quelques guerriers de Velrans, tout en ayant l’air de ne pas remarquer leur manœuvre. Il se mit donc à ramper et à marcher à quatre pattes du côté du haut et il ricana sous cape quand il aperçut Migue la Lune et deux autres Velrans se concertant pour l’assaillir, sûrs de leur force collective contre un isolé.