De fait, Lebrac n’était pas homme à se tenir comme ça: bientôt ses fesses furent bleues de coups de baguette, tant qu’à la fin il dut bien se tenir tranquille.

—Ramasse, cochon! disait Migue la Lune! Ah! tu voulais me couper le zizi et les couilles. Eh bien! si on te les coupait, à toi, maintenant!

Ils ne les lui coupèrent point, mais pas un bouton, pas une boutonnière, pas une agrafe, pas un cordon, n’échappa à leur vigilance vengeresse et Lebrac, vaincu, dépouillé et fessé, fut rendu à la liberté dans le même état piteux que Migue la Lune cinq jours auparavant.

Mais le Longeverne ne pleurnichait pas comme le Velrans; il avait une âme de chef, lui, et s’il écumait de rage intérieure il semblait ne pas sentir la douleur physique. Aussi, dès que, débâillonné, il n’hésita pas à cracher à ses bourreaux, en invectives virulentes, son incoercible mépris et sa haine vivace.

C’était un peu trop tôt, hélas! et la horde victorieuse, sûre de le tenir à sa merci, le lui fit bien voir en le bâtonnant de nouveau à trique que veux-tu et en le bourrant de coups de pieds.

Alors Lebrac, vaincu, gonflé de rage et de désespoir, ivre de haine et de désir de vengeance, partit enfin la face ravagée, fit quelques pas, puis se laissa choir derrière un petit buisson comme pour pleurer à son aise ou chercher quelques épines qui lui permissent de retenir son pantalon autour de ses reins.

Une colère folle le dominait: il tapa du pied, il serra les poings, il grinça des dents, il mordit la terre, puis, comme si cet âpre baiser l’eût inspiré subitement, il s’arrêta net.

Les cuivres du couchant baissaient dans les branches demi-nues de la forêt, élargissant l’horizon, amplifiant les lignes, ennoblissant le paysage qu’un puissant souffle de vent vivifiait. Des chiens de garde, au loin, aboyaient au bout de leurs chaînes; un corbeau rappelait ses compagnons pour le coucher, les Velrans s’étaient tus, on n’entendait rien des Longevernes.

Lebrac, dissimulé derrière son buisson, se déchaussa (c’était facile), mit ses bas en loques dans ses souliers veufs de lacets, retira son tricot et sa culotte, les roula ensemble autour de ses chaussures, mit ce rouleau dans sa blouse dont il fit ainsi un petit paquet noué aux quatre coins et ne garda sur lui que sa courte chemise dont les pans frissonnaient au vent.

Alors, saisissant son petit baluchon d’une main, de l’autre troussant entre deux doigts sa chemise, il se dressa d’un seul coup devant toute l’armée ennemie et, traitant ses vainqueurs de vaches, de cochons, de salauds et de lâches, il leur montra son cul d’un index énergique, puis se mit à fuir à toutes jambes dans le crépuscule tombant, poursuivi par les imprécations des Velrans, au milieu d’une grêle de cailloux qui bourdonnaient à ses oreilles.