—Le rossard! s’était exclamé le père. Savez-vous bien qu’il n’emporte jamais un livre à la maison? Foutez-lui donc des devoirs, des lignes, des verbes, ce que vous voudrez! mais n’ayez crainte, j’vas le soigner ce soir, moi!
C’était dans cette même disposition d’esprit qu’il se trouvait, quand son fils franchit le seuil de la chambre.
Chacun était à sa place et avait déjà mangé sa soupe. Le père, sa casquette sur la tête, le couteau à la main, s’apprêtait à disposer sur un ados de choux les tranches de lard fumé coupées en morceaux plus ou moins gros suivant la taille et l’estomac de leur destinataire, quand la porte grinça et que son fils apparut.
—Ah! te voilà, tout de même! fit-il d’un petit air mi-sec, mi-narquois qui n’annonçait rien de bon.
Lebrac jugea prudent de ne pas répondre et gagna sa place au bas de la table, ignorant d’ailleurs tout des intentions paternelles.
—Mange ta soupe, grogna la mère, elle est déjà toute «réfroidiete»!
—Et boutonne donc ton blouson, fit le père, tu m’as l’air d’un marchand de cabes[35].
Lebrac ramena d’un geste aussi énergique qu’inutile sa blouse qui pendait dans son dos, mais n’agrafa rien, et pour cause.
—Je te dis d’agrafer ta blouse, répéta le père! Et d’abord, d’où viens-tu comme ça? Tu sors pas de classe peut-être, à ces heures-ci?
—J’ai perdu mon crochet de blouson, marmotta Lebrac, évitant une réponse directe.