CHAPITRE II
FAULTE D’ARGENT, C’EST DOLEUR NON PAREILLE

Toustefois il avait soixante et trois manières d’en trouver toujours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict.

RABELAIS (livre II, chap. XVI).

Cela pinçait sec, ce soir-là. Il faisait un temps clair de nouvelle lune. La fine corne d’argent pâle, translucide encore aux derniers rayons du soleil, prédisait une de ces nuits brutales et franches qui vous rasent les feuilles, les dernières feuilles, claquant sur leurs branches désolées comme les grelots fêlés des cavales du vent.

Boulot, frileux, avait rabattu? sur ses oreilles son béret bleu; Tintin avait baissé les oreillères de sa casquette; les autres aussi s’ingéniaient à lutter contre les épines de la bise; seul, Lebrac, nu-tête, tanné encore du soleil d’été, la blouse ouverte, faisait fi de ces froidures de rien du tout, comme il disait.

Les premiers arrivés à la Carrière attendirent les retardataires et le chef chargea Tétas, Tigibus et Guignard d’aller un moment surveiller la lisière ennemie.

Il conféra à Tétas les pouvoirs de chef et lui dit: «Dedans» un quart d’heure, quand on sifflera, si t’as rien vu, tu monteras sur le chêne à Camus et si tu ne vois rien encore, c’est qu’ils ne viendront sûrement pas; alors vous reviendrez nous rejoindre au camp.

Les autres, dociles, acquiescèrent, et, pendant qu’ils allaient prendre leur quart de garde, le reste de la colonne monta au repaire de Camus, où l’on s’était déshabillé la veille.

—Tu vois bien, vieux! constata Boulot, qu’on n’aurait pas pu se déshabiller aujourd’hui!

—C’est bon! dit Lebrac: du moment qu’on a décidé de faire autre chose, il n’y a pas à revenir sur ce qui est passé.